YACOUB // Nouvelle

YACOUB

Nouvelle de Salih Branki, primée au concours de nouvelles de la mairie du XXème arrondissement de Paris.

Claudia Cardinale

Jusque-là, seules Claudia Cardinale et Ava Gardner m’avaient rendu fou amoureux.

La première fois que je l’ai vue ou plutôt entendue, c’était pendant les bandes annonces avant l’entracte. J’entendis des gloussements derrière moi, suivis de petits coups de pied au dos de mon siège. Lorsque la lumière se ralluma, je me retournai furieux. Une adolescente qui devait avoir à peu près mon âge me regardait avec un sourire moqueur. A l’entracte, elle sortit à la suite de son père. Sa mère resta dans la salle. Je leur emboîtai le pas. Dehors sur le boulevard de Belleville, son père discutait avec un autre homme. Elle, qui n’avait pas quitté le cercle des hommes, lorsque je m’approchai d’elle :

–       Si tu sais pas te contrôler, prends un calmant avant de venir au cinéma !

–       Quand on est aussi coincé que toi, on reste chez soi ! Me répondit-elle du tac au tac.

–       Petite conne !

C’est tout ce que je trouvai à répondre. Je retournai dans la salle mais déjà le film n’avait plus le même goût.

Je passai le reste de la semaine à essayer de découvrir si cette fille était dans mon collège, sans aucun succès. J’attendis samedi avec impatience pour pouvoir lui clouer le bec une bonne fois pour toute. Je sentais que mon intérêt pour elle n’était pas seulement dicté par un esprit de revanche. Elle avait quelque chose que je n’arrivais pas à identifier mais qui m’excitait terriblement.

Le samedi soir, c’était toujours, à de rares exceptions près, cinéma au Berry avec mon père, mais il fallait être l’élu de la semaine pour l’accompagner. Ca se jouait entre ma sœur, mon frère et moi. Je dus leur céder mes desserts de la semaine pour pouvoir y retourner de nouveau.

Comme d’habitude, mon père me laissait entrer seul et j’allais m’asseoir à ma place favorite,  au milieu du 3ème rang, tandis qu’il s’asseyait au fond de la salle avec ses copains.

En entrant, je parcourus la salle du regard, mais pas de fille à l’horizon. Je commençais à penser qu’elle était de passage et que je ne la reverrai plus. La lumière s’éteignit et on eut droit aux actualités suivies des bandes annonces. C’est alors que je sentis de petits coups dans mon siège. Je me retournais pour constater que mon inconnue était revenue. Elle semblait absorbée par ce qu’elle regardait. Je décidais d’attendre l’entracte pour lui dire ce que j’en pensais. Son père sortit le premier, suivi de sa femme et de sa fille. J’attendis dehors qu’elle se soit éloignée de ses parents pour l’accoster.

–       Alors, toujours aussi nerveuse ?

–       Tu t’appelles comment ?

–       Yacoub.

–       Dis donc, tes parents t’ont gâté ! Ca vient d’où ce prénom ?

–       De l’est, juifs de l’est et toi ?

–       Du sud… d’Espagne

–       Non ! Ton prénom.

–       Anna comme Karenine, c’est ma mère qui a choisi le prénom.

–       Tu es en vacances ici ?

On entendit une voix crier « Anna, Anna. ». C’était son père.

J’habite ici depuis un mois, me dit-elle avant de rejoindre ses parents qui se dirigaient vers l’entrée de la salle. Le film, un western avec Randolph Scott, manquait de suspense pour me captiver autant qu’Anna avait su le faire en quelques minutes.

La semaine suivante, était programmé un film avec Eddie Constantine dans le rôle d’Emmy Caution. Il était hors de question de le rater car j’étais un inconditionnel d’Eddy Constantine même si le réalisateur du film, Bernard Borderie, n’était pas un grand réalisateur de films policiers. Malheureusement, mon père décida que j’avais abusé de mon rôle d’aîné et qu’il me fallait laisser la place à mon frère ou à ma sœur. Mes supplications n’eurent aucun effet. J’étais condamné à  rester à la maison alors que j’avais réussi à garder mon ticket d’entracte, synonyme d’entrée gratuite, à condition d’arriver avant le début du film bien sûr.

L’heure du début de séance arriva et j’étais toujours dans ma chambre en pyjama. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, je décidai d’y aller quitte à recevoir une raclée en rentrant. Je mis un short et un polo, pris mes sandales dans les mains et sautai par la fenêtre. J’étais en avance et me cachai dans la bouche du métro Belleville en attendant la sonnerie qui prévenait de la fin de l’entracte. Je me précipitai en nage vers la salle. Le contrôleur me regarda bizarrement comme s’il me voyait pour la première fois. Je me faufilai vers ma place favorite, tête baissée pour ne pas me faire remarquer. Je jetai un coup d’œil machinal vers le fond de la salle où se trouvaient mon père et ses amis. Nos yeux se rencontrèrent et je sus que la raclée serait corsée. J’en oubliai même Anna jusqu’à ce que j’entende murmurer derrière moi :

–       Salut, Yacoub. Ramasse le papier par terre à la fin du film.

Je me retournai à peine pour la voir se recaler dans son siège et fixer l’écran comme si de rien n’était. Le film tint ses promesses et Eddie Constantine resta le préféré de ces dames. J’attendis qu’Anna et ses parents soient sortis pour récupérer le bout de papier. Elle y avait écrit : « tu peux m’appeler à ce numéro : 48-40-72 » . Je mis le papier dans ma poche avant de sortir avec les derniers spectateurs. Mon père et mon frère m’attendaient  à la sortie comme je m’en doutais. La raclée fut aussi brève qu’intense.

Le numéro de téléphone d’Anna demeura dans la poche de mon blouson pendant trois jours avant que j’ose l’appeler. On décrocha au bout de plusieurs sonneries qui me parurent interminables.

–       Allo ! Allo ! C’était la voix d’une femme d’un certain âge.

–       Bonjour Madame, je pourrais parler à Anna, je suis un copain de classe.

Ce mensonge était sorti tout seul.

–       Je vais voir si elle est là !

Au bout de longues minutes, la voix d’Anna se fit entendre.

–       T’habites un château ? Ca fait une plombe que j’attends !

–       C’est la gardienne de l’immeuble, on n’a pas le téléphone. Alors qu’est-ce que tu veux ?

–       On pourrait se voir autre part qu’au ciné ?

–       Avec mon père c’est assez dur… Peut-être samedi après-midi, rappelle-moi, il faut que je te laisse.

Et elle raccrocha brutalement. Merde si c’est aussi compliqué, pensais-je, qu’elle aille se faire voir. Le samedi matin, les cours me parurent durer une éternité, et même la cantine avec son menu de « gala », n’arriva pas à me faire oublier Anna. J’appelai vers 13h00 et après quelques instants, Anna prit le combiné.

–       Excuse-moi, t’étais en train de manger ?

–       C’est pas grave, je commence à peine.

–       On se voit où ?

–       A la cafétéria du Casino à côté de la machine à café à 16h00.

–       D’accord.

A 15h45, j’occupais une table avec un gâteau et un chocolat chaud. A 16h30, je pensais qu’elle m’avait posé un lapin ou que son père avait changé son programme. Je me levais pour partir lorsqu’elle me tapa à l’épaule.

–       Monsieur s’impatientait ?

C’était la première fois que je la voyais en plein jour. Son visage était moins sévère que je ne le pensais. Elle avait lâché ses cheveux longs qui étaient noirs et bouclés. Elle était légèrement plus grande que moi. Elle se mit à rire.

–       T’en fais une tête, j’espère que t’es pas énervé ?

–       Non, mais par contre je l’ai assez vue cette cafétéria.

–       On n’a qu’à aller au parc au desus de la rue des Amandiers. C’est plus sympa et y’a moins de monde.

Je dus rougir à cette dernière remarque car elle s’esclaffa de nouveau.

Il se mit à pleuvoir et le parc se vida petit à petit. Elle me raconta son enfance malheureuse et leurs nombreux déménagements. Un père étouffant et une mère souvent dépressive. Sa solitude de fille unique ne fit qu’assombrir le tableau.

–       Finalement, je serais orpheline que ça se serait peut être plus gai, non ?

–       T’éxagères pas un peu, t’es quand même pas chez les Thénardier ?

–       Ecoute, laisse tomber, t’es peut-être trop jeune pour comprendre ça. De toute façon, je cherche quelqu’un de très fort et qui m’aimera assez pour me débarrasser de mes parents et me rendre ma liberté !

Je trouvais qu’elle se jouait un mauvais film et devrait arrêter de dire des conneries mais je n’osai pas le lui dire. Elle se tut pendant un long moment et nous marchâmes en silence dans le parc désert.

–       Bon, il faut que je rentre ! Mon père va rentrer de sa partie de cartes et on va aller faire les courses.

–       Tu vas au cinéma ce soir ?

–       Non, je crois pas, me répondit-elle sur un ton désabusé.

–       Alors on se rappelle la semaine prochaine.

–       Si tu veux…

Elle me planta là sans un au revoir et courut rattraper le bus.

Je l’ai rappelée trois fois avant qu’elle ne se libère de nouveau. Cette fois là elle prétexta un devoir à faire avec une copine. On avait deux heures devant nous. Elle fut plus joyeuse que la première fois et se laissa même embrasser sur la bouche sans résistance. Je crus qu’elle était redevenue la fille qui m’avait remué. Pourtant avant de partir, elle me reparla de son père qui l’aimait trop pour la laisser respirer.

–       J’étouffe et en plus je suis dans une école privée pleine de bonnes sœurs aussi gaies qu’un cimetière et pas une seule véritable amie à qui me confier.

Je ne savais pas quoi répondre. Pourtant, j’aurais voulu lui dire qu’elle pouvait tout me dire et que je l’aimais assez pour l’aider.

Les jours suivants, je lui téléphonai à plusieurs reprises sans réussir à lui parler. Quand je l’eus enfin au téléphone, elle m’expliqua que son père lui interdisait de sortir car ses notes étaient en baisse. Entre temps, je repérai une voiture abandonnée, près d’un terrain vague qui devint le lieu idéal de nos rencontres.

Après plusieurs semaines, Anna put sortir de nouveau.

Nous nous retrouvions presque souvent dans cette voiture abandonnée qui devint le théatre de   nos ébats. J’aurais presque pu être heureux s’il n’y avait pas son père qui revenait sans cesse dans nos conversations et même pendant que nous faisions l’amour. Alors je la distrayais en lui racontant les histoires des plus beaux films que j’avais vus, la vie d’une famille nombreuse  ashkénaze avec ses multiples histoires ou la description de nos rêves les plus fous…

Lorsque elle repartait avec le sourire, c’était à mon tour d’être triste.

La fois suivante, je lui proposai d’essayer de trouver une solution à son mal-être. Pour elle, il n’y en avait qu’une seule de valable : se débarrasser de son père.

–       Mais c’est impossible ! Ca s’appelle un meurtre, t’as qu’à t’enfuir !

–       Partir où ? me répondit-elle agacée.

–       T’as bien une grand-mère ou une tante quelque part qui pourrait t’héberger ?

–       Ils sont tous en Espagne.

–       Et alors! Je pourrai te trouver de l’argent pour le voyage.

–       En Espagne, ça serait encore pire.Laisse tomber c’est trop compliqué pour toi…

Elle me jeta ces derniers mots comme un défi. Il fallait se rendre à l’évidence ; si je voulais la revoir librement et la rendre heureuse, il n’y avait pas d’autre choix.

Je revis Anna au cinéma, mais ne fis pas attention à elle. C’est son père qui m’intéressait. Je l’observai longuement. Il portait une casquette sur une tête ronde et un visage rougeaud. Une petite moustache fine lui donnait l’air d’un boucher endimanché. Anna discutait avec sa mère. Je la rejoignis discrètement à l’entracte sans trop m’approcher d’elle.

–       J’ai peut-être une idée pour ton père, on se voit lundi.

–       Vers 5h00, après l’école alors.

La semaine suivante, on repassait Psychose d’Hitchcock que j’avais déjà vu deux fois. Je m’empressai de négocier ma place auprès de mon père. Quant à Anna, je ne lui exposai mon plan pour me débarrasser de son père qu’après l’avoir vue encore une fois aussi malheureuse. On aurait dit qu’elle retrouvait goût à la vie alors qu’il s’agissait quand même de la vie de son père.

Après l’entracte, j’attendis le début du générique de Psychose pour regagner la salle. Je m’assis exceptionnellement derrière son père. Je sortis un bout de corde de ma poche tout en continuant à regarder le film. Lorsque Janet Leigh alla prendre sa douche, je m’approchais du père d’Anna. Un  couteau s’approche du rideau de douche et le déchire le rideau. Janet Leigh se retourne et voit son tueur. Elle hurle. La salle pousse un cri à l’unisson et je passe la corde au cou du père d’Anna en tirant de toutes mes forces. Il donne un coup de pied dans le siège face à lui en poussant un petit cri étouffé par le hurlement de quelques spectateurs. D’un seul coup la salle se rallume. La bande du film vient de casser. Je reste là, la corde dans les mains et la mère d’Anna qui hurle, qui hurle, qui hurle…

©Salih Branki, 2003

Yacoub, nouvelle de Salih Branki

Concours de nouvelles de la mairie du XXème arrondissement de Paris

http://www.mairie20.paris.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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