Photo // Antony Rouxel, l’artiste du mois

Antony Rouxel est photographe de rue autoditacte. Engagé dans les combats sociaux et environnementaux, il voyage beaucoup, travaille à l'instinct et aime être au cœur des événements sans forcément en connaître tous les tenants et aboutissants. En 2016, il réalise un reportage photographique d'un parloir sauvage au centre de rétention administratif de Rennes. Découvrez l'univers et le travail de notre artiste du mois !

Comment a débuté ton activité de photographe ?

 

J’ai commencé la photographie en Inde. Pour mon premier voyage, je pensais ne pas prendre d’appareil. Même s’il m’arrivait de faire du lèche-vitrine devant les boutiques de Reflex d’occasion, j’avais le sentiment qu’un tel appareil me placerait dans une position défavorable aux rencontres et aux fusions avec les paysages, les parfums, les musiques…  Je considérais aussi que ça sentait l’embrouille, notamment la perspective de leur exposition au sein de milieux culturels que je devinais hostiles à ce que je souhaitais exprimer. Et pourtant en passant dans une galerie marchande j’ai craqué pour un compact obsolète soldé sur un rayon, le vendeur a essayé de me prévenir que le format du film était amateur mais c’était fusionnel, ce boitier m’attendait !

 

Quel est ton parcours ?

 

Une enfance dans un village tranquille puis un parcours scolaire chaotique. Doué en indiscipline, j’ai toujours pris soin de préserver un esprit critique. J’ai travaillé quelques années à Paris comme cuisinier intermittent, cela me laissait du temps pour participer à des ateliers de théâtre, je courrais beaucoup dans le bois de Vincennes et j’allais à des concerts punks. Mon épaule droite était fragile suite à un accident de travail, je suis tombé dans la précarité après l’échec d’une intervention chirurgicale, je devais aussi quitter mon studio alors je suis parti en Inde une deuxième fois.

 

Quelles sont les œuvres, les artistes ou les personnes qui t’inspirent le plus ?

 

J’ai réalisé une photo avec un appareil jetable qui devait influencer ma démarche. Je suis parti en torche lors de mon deuxième saut en parachute, pour le suivant je me suis dirigé vers la mer alors qu’un instructeur qui m’observait du sol hurlait dans mon récepteur que je devais faire demi-tour, j’ai eu mon angle et j’ai photographié les îles du Morbihan, c’était en 1995, je n’ai jamais vu l’image.

 

Lors des ateliers de théâtre, j’étais enclin à jouer des textes portant des revendications sociales, je ne voyais dans les classiques que des préoccupations différentes de celles de ma classe sociale. Mais un professeur m’a fait découvrir Shakespeare et de nombreux autres auteurs.

 

Je suis revenu traumatisé de mon second voyage car j’ai traversé une région ravagée par la sécheresse et surtout par les pratiques de Monsanto. Les indiens qui produisent le coton souffrent plus de la monoculture et de la destruction de leurs semences ancestrales par cette multinationale que des affres de la sécheresse. Heureusement, j’y ai aussi rencontré les Sadhou* à la Kumbh Mela** d’Ujjain et cette rencontre fut essentielle.

 

A mon retour à Paris j’avais très mal au bras et j’étais parfois à la rue, j’errais souvent au Louvre, je me suis soigné, ai étudié un peu les rêveries du promeneur solitaire de Rousseau et j’ai fait quelques expos couleurs, je me suis mis au noir et blanc et je suis reparti en Inde où j’ai aussi réalisé des enregistrements principalement à Kalkeri, une école de musique du Karnataka qui s’adresse principalement à des enfants tenus éloignés de ces enseignements.

 

Picturalement, je dirais Van Gogh, Otto dix, Caravage, Raghu Rait.

 

Quelles sont tes ambitions, tes aspirations ?

 

Je suis attentif à ne pas trahir les victimes des tragédies dont j’ai été le témoin. Et à ne pas sombrer dans l’emploi de la nov langue ni dans la fable de la méritocratie. Quand j’ai dû reprendre le métier de cuisinier tout de suite après mon opération, le taf dans un palace consistait à jeter l’intégralité de la nourriture d’une réception annulée alors que j’étais hanté par les visions d’une famine, mon épaule forcément elle a lâché, je bosse plus comme ça.

 

Je me suis impliqué dans un reportage de manifs sociales et environnementales dans le Finistère, en Amérique du Sud et dans le nord de la France durant les 10 dernières années, depuis l’automne dernier je reprends la correction du brouillon d’un carnet de voyage commencé à mon retour de 2004 et dont j’ai avorté de nombreuses fois la correction. J’ai pu photographier quelques manifestations de gilets jaunes et de sans papiers, je suis moins présent sur le terrain mais je ne sais jamais longtemps auparavant que je reprends la route.

 

Mon exposition de photographies réalisées lors d’un parloir sauvage au centre de rétention administratif de Rennes*** en mai 2016 est visible actuellement à la librairie Publico paris 11. http://www.librairie-publico.info

 

Propos recueillis par Céline

 

Antony Rouxel : http://antonyrouxel.blogspot.com/

La Cimade : https://www.lacimade.org/

La librairie Publico, librairie spécialisée en livres anarchistes, 145 Rue Amelot, 75011 Paris : https://www.librairie-publico.com/

 

 

*Le Sadhou est, en Inde, celui qui a renoncé à la société pour se consacrer à l’objectif de toute vie, selon l’hindouisme, qui est le moksha, la libération de l’illusion, l’arrêt du cycle des renaissances et la dissolution dans le divin, la fusion avec la conscience cosmique. En tant que renonçants, ils coupent tout lien avec leur famille, ne possèdent rien ou peu de choses, s’habillent d’un longhi, d’une tunique, de couleur safran pour les shivaïtes, jaune ou blanche pour les vishnouites, symbolisant la sainteté, et parfois de quelques colliers. Ils n’ont pas de toit et passent leur vie à se déplacer sur les routes de l’Inde et du Népal, se nourrissant des dons des dévots (Wikipedia).

 

**La Kumbh Mela littéralement « fête de la cruche » est un pèlerinage hindou organisé quatre fois tous les douze ans (Wikipedia).

 

*** Beaucoup d’associations dont la Cimade demandent la fermeture de tous les centres de rétention administrative. Lire l’article d’actualité sur le CRA de Rennes : https://www.lacimade.org/emeute-au-cra-de-rennes-dans-la-nuit-du-9-au-10-mai/

 

 

CRA de Rennes, 2016, @Antony Rouxel

 

Manifestation du 1er mai 2019, Paris, @Antony Rouxel

 

Manifestation contre les violences policières, 2017, @Antony Rouxel

 

Paris, 2005, @Antony Rouxel

 

Zad de Notre-Dames-des-Landes, @Antony Rouxel


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Céline Chartier - Auteur

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