Danse // Peubléto (rêves et réalités)

Comment faire de ses rêves une réalité ? Et comment annoncer à sa famille son envie de devenir danseur plutôt que comptable ? Telles sont les questions qui traversent Peubléto, une création originale de la compagnie Auguste-Bienvenue, présentée en mars dernier au Tarmac. Ce solo retrace le parcours du danseur et chorégraphe Bienvenue Bazié que nous avons interviewé.

Dans ta création, tu reviens sur le regard de tes parents sur ton choix professionnel, peux-tu nous dire quelques mots sur ton parcours de danseur ?

 

En 1993, je me suis retrouvé sur scène grâce à mon père. Enseignant et sensible aux arts, il avait organisé un poème récital dans le cadre d’un concours inter-établissements. Cette pièce a été lauréate du concours et une tournée a été organisée dans plusieurs villes du Burkina Faso. De retour, le directeur nous a proposé d’intégrer sa compagnie, le Bourgeon du Burkina.

C’est comme ça que je me suis retrouvé à 13 ans au Bourgeon où j’ai reçu une formation en parallèle de mes études ; mon père m’avait inscrit en comptabilité, jusqu’au moment où la danse a commencé à prendre plus de place en moi et dans ma vie, je sentais que c’était ce que j’avais le plus envie de faire. Lorsque des opportunités se sont présentées à moi – des créations, une tournée – je ne pouvais plus concilier la comptabilité et la danse. J’ai senti qu’il fallait que je saisisse ce moment-là. Donc j’ai annoncé à mes parents que j’arrêtais la comptabilité et que je m’engageais dans la danse. C’est ce que j’avais envie de faire.

 

Comment ont-ils réagi à ton choix de devenir danseur ?

 

Mon père, alors en poste dans une autre ville, m’a seulement dit « j’espère que tu sais ce que tu fais ». Je m’attendais à un moment d’échange plus long, à un moment de contradiction par rapport à ce choix-là. Donc ça a été une grosse surprise, il a accepté d’une certaine façon ; « j’espère que tu sais ce que tu fais » c’est la seule chose qu’il m’a dite. Ma maman non plus, n’a pas été à l’encontre de ce choix-là. Ensuite ils m’ont vu partir en tournée, revenir à Ouagadougou, travailler ; je les invitais à voir les spectacles, mais il n’y a pas eu d’échange du tout par rapport à ce choix-là jusqu’à cette création.

 

Quels sont les moments forts de ton parcours ?

 

D’abord le moment où j’ai décidé de faire de la danse un métier : j’avais une tournée de 21 représentations avec la compagnie Kongo Ba Teria qui nous a menés sur les scènes européennes. C’était un premier engagement qui a marqué quelque chose de très fort… une belle entrée.

Un autre moment clé est la création de la compagnie Auguste-Bienvenue avec Auguste Ouédraogo. Nous avons signé nos premiers contrats internationaux ; on a été invité à la francophonie ici à Paris, puis on a enchaîné à Londres, à Hambourg… très jeunes on a eu l’opportunité de signer des contrats en tant que structure, et de pouvoir se structurer.

Après on a commencé à porter le projet « Engagement féminin ». En 2005 la réflexion avait déjà commencé, on avait constaté les difficultés pour les artistes féminines d’Afrique de participer à des créations de danse contemporaine. En 2008 on a réussi à faire une première formation. Depuis, le projet s’est développé, la formation a été complétée par un accompagnement à la création et à la diffusion.

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire cette création ?

 

J’ai donné pas mal de formations dans des compagnies ou des centres de formation ; inévitablement la question de la professionnalisation se pose à eux. Peut-on réellement en faire un métier ? Peut-on en vivre ? Beaucoup de danseurs sont confrontés à ce choix, d’autres se retrouvent en conflit avec leurs parents.

Partant de ce constat, de ce que j’ai pu entendre autour de moi, et de ce que j’ai traversé aussi, des questions que je peux encore me poser… j’ai eu envie d’interroger ce sujet-là, et je me suis dit que ce serait intéressant de m’appuyer sur mon parcours de danseur et sur la relation avec mes parents pour le traiter. C’est un sujet universel, beaucoup de personnes se posent la question des choix de vie et de carrière.

 

Qu’est-ce qui t’a inspiré pour écrire ce solo ?

 

J’ai eu envie de donner la parole à mes parents, qu’ils me disent ce qu’ils ont pensé de mon choix – puisqu’on n’en n’avait jamais parlé – et quel regard ils portent aujourd’hui sur mon parcours et sur ma personne en tant que danseur.

J’ai eu envie de me laisser la liberté de partir de ces interviews : d’abord de les entendre réagir, revenir sur ce moment-là, sur ce qu’il leur reste aujourd’hui, ce dont ils se souviennent et dont ils parlent librement. Et à partir de ces entretiens, j’ai vu comment cela résonnait en moi, comment je pouvais réagir avec le corps à ces propos. C’était un travail d’aller-retour entre leurs paroles et le corps.

 

Ensuite quelles ont été les différentes étapes dans la création ?

 

Après avoir écouté tout ce qu’ils disaient j’ai travaillé à partir de mon propre ressenti, de mes souvenirs. J’ai élaboré une gestuelle qui allait se confronter à la parole qui se dégage des interviews… donc il y a eu des moments où je me suis donné la liberté de travailler seul, sans les interviews, avec le regard d’Auguste, et d’autres moments où je me suis beaucoup plus appuyé sur ce qu’ils disaient tous les deux. Cette confrontation a créé une gestuelle forte, en contradiction avec le discours ou dans le même sens.

Pour la création musicale signée par Adama Koanda j’ai recherché des décalages, je ne souhaitais pas forcément aller dans le sens de ce qui était dit ou dansé, mais je voulais un instrument susceptible de résonner différemment, comme le piano qui accompagne les pas de danse traditionnelle de mes parents.

 

La scénographie tient une place importante dans cette création, comment a-t-elle été élaborée ?

 

Il y avait une envie de base, avoir sur scène deux écrans sur lesquels apparaissent les parents et un écran sur lequel projeter une ambiance, des rues de Ouaga ou de la danse. Marc Valladon a fait une proposition scénographique, une structure enveloppante qu’on a trouvée très vite intéressante parce que de l’intérieur ça enveloppe mais ça crée aussi quelque chose d’écrasant, de pesant. Cela faisait apparaître les préjugés, tout ce qu’on peut entendre sur ce métier, beaucoup de choses dures à entendre et à porter. Cette structure me renvoie vraiment à cela et à cette autorité parentale parfois oppressante pour l’enfant.

On a gardé cette structure mais on a beaucoup discuté : au départ l’enfant est dans un cadre, mais ensuite il a envie de sortir, d’être libre ; à un moment donné on avait envie que cette liberté-là se transforme et que l’espace se libère. On avait envie dans l’évolution de cette pièce de créer plus de place, plus de liberté pour raconter le parcours de cet enfant qui est arrivé à faire ce qu’il aime, ce dont il a envie. Donc on lui a demandé une structure plus épurée, plus simple, une structure mouvante, évolutive tout en permettant de diffuser la vidéo, et de faire apparaître les parents tout au long de la pièce.

 

Qu’est-ce qu’il est important pour toi de faire passer au public à travers cette création ?

 

Cette création est une suggestion de réflexion sur les choix de vie et de carrière. Je souhaite que la pièce soit un moment où le spectateur puisse s’assoir en tant que parent, se poser des questions sur ses relations filiales, mais aussi en tant qu’enfant, se poser des questions sur sa vie, ses envies, ses rêves.

 

Propos recueillis par Sandra Nogry

 

Compagnie Auguste-Bienvenue https://www.auguste-bienvenue.com/

Engagement Féminin#10, 10e édition, du 2 au 28 juillet 2018 au Burkina Faso, tournée en France à partir de septembre 2018


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Céline Chartier - Auteur

Commentaires


  1. Magnifique et a voir voir vivement…

  2. Magnifique et a voir absolument, vivement…

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