Chronique // Pas froid aux yeux

Tous ensemble, sous la pluie, dans le froid, ce tous ensemble m’empoigne, je suis fière d’être Française. J’arrive ! Je rassemble mes affaires et dépose 7 balles sur la table. Des hommes des femmes debout, c’est toujours la levée d’une aube nouvelle, je veux y croire.

L’utopie n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ. On imagine et on veut réaliser un lieu qui n’existe pas.
Erri de Luca, La parole contraire, Gallimard (2015)

 

1er décembre 2018

 

Je suis au Mistral, élégante brasserie parisienne toute vitrée, frontière de verre entre le monde & moi. Place du Châtelet, avec vue imprenable, sur les quais, sur la Seine, la Conciergerie, splendide palais gothique, anciennement prison, et Notre-Dame-de-Paris et la Tour Eiffel…
J’aime les IPA (India Pale Ale) ; ce sont des bières puissamment houblonnées, amères, un peu, beaucoup, passionnément amères, nimbées d’un clair-obscur à la Rembrandt. Ici, au Mistral, je me contente d’une bière sans style.
Ce qui ne m’empêche pas de rêver à l’autre.

 

Mes yeux se prennent à grogner, 4 fourgons de CRS s’arrêtent sur le Pont au Change, ça fait désordre dans ma vue. Les CRS sortent en meute & se placent les uns à côté des autres, de façon à bloquer les voitures ; les gens peuvent encore passer sur les côtés.
Tous, fusils d’assaut, casques, gilets pare-balles, protection des bras des jambes, gants, boucliers géants, bâtons de défense qui pendouillent aux ceintures, dans les multipoches, grenades lacrymogènes, grenades à mains.* Attention les dégâts, 25 grammes de TNT dans la tronche, et pas loin de 165 décibels à l’explosion**.
Grrrr, je détourne les yeux.

 

Dans la même minute, irruption des Gilets Jaunes, partout, ils déferlent devant le Mistral, devant le Pont au Change, les doigts d’honneur aux CRS montent au ciel. Le métro sûrement s’est arrêté à Châtelet, terminus, tout le monde descend. Le reste du voyage, à pied ! Les Champs-Elysées ne sont qu’à une trentaine de minutes. Ça crapahute dans les rues de Paris. Mon téléphone sonne, rue de Rivoli, tout près du Mistral, des voitures flambent.
Je suis prévenue.
Les gyrophares bleu-clair des fourgonnettes de CRS clignotent tout le temps, je pense aux sapins de noël, c’est dans 23 jours, Noël.

 

La France est debout car les hommes veulent rester des hommes, quand le Président de la République devrait penser à devenir un homme. Je ne parle pas de virilité ; simplement, être un homme.
C’est quoi être un homme ?
Vouloir être plus, devenir plus. Pas avoir plus. Ne pas se contenter, jamais. Au-delà de soi, advenir. Et penser jusqu’à l’illumination. Là, se dénuder. Etre, jusqu’au moins éprouvé… (pas de clin d’œil New Age)

 

Je me lève, c’est irrésistible, je les salue derrière ma vitre. Certains me répondent, casquette levée, regard grave décoché. Qu’on nous entende, me disent tous ces regards croisés, juste qu’on nous entende, que le gouvernement arrête de nous presser comme des citrons, nous ne sommes pas des citrons, même si un semblant d’écorce sur le dos ; nous ne sommes pas bon à jeter une fois le jus extrait.

 

Il leur en reste du jus & pas qu’un peu !

 

Tous ensemble, sous la pluie, dans le froid, ce tous ensemble m’empoigne, je suis fière d’être Française. J’arrive ! Je rassemble mes affaires et dépose 7 balles sur la table. Des hommes des femmes debout, c’est toujours la levée d’une aube nouvelle, je veux y croire.

 

Je sors, quand j’aperçois un nouvel élément sur le pont, un manteau jaune. C’est une femme, seule, postée devant les CRS. Avec un bol tibétain et une mailloche enrobée de peluche rouge. Elle fait chanter son bol devant les CRS. Peut être bien une épouse de CRS. Son bol comme tous les bols tibétains possèdent des propriétés curatives. Un petit massage sonore avant la charge ?
Je n’entends rien, mais à sa façon de gesticuler, je devine qu’elle n’est pas dans la tendresse. Je m’arrête. Elle les harangue, de plus en plus près, puis elle recule de plus en plus vite trois petits pas en arrière et s’immobilise, très droite comme un cierge, frappe son bol avec sa mailloche.
Ne bouge plus, le temps que l’onde se propage, ça prend un temps indécidable. Cérémonial qu’elle accomplit trois, quatre fois devant les rangées de CRS stoïques. Ils ont tous la face cachée, encagoulée ; qu’en pensent-ils ?

 

Je ne bouge plus, sidérée par la poésie de son geste. Cela me rappelle quelque chose dont je n’ai pas le souvenir.
Je l’observe. Elle va les voir, tous, un par un ! S’approche, recule puis s’immobilise.
BoooooonnnGGGG…

 

Elle me rappelle le souvenir que je n’ai pas de la Justice, que j’aimerais tant avoir, un espoir insoupçonné fait jour en moi.

Que « justice soit faite » chante le bol de Madame.
Mais les ondes lui reviennent, elle a beau faire, devant un mur d’hommes barbelés d’obéissance, elle n’y arrive pas, se désaccorde à mesure ; l’impression qu’elle se fractionne. Plus elle vibre avec son bol, plus l’infini la reconnaît, jusqu’à disparition.
L’infini va la prendre sous sa protection.
C’est beau.

 

Aïe, un CRS se détache de sa rangée, s’approche d’elle, avec l’envie d’en découdre. Elle et lui ont la même envie. Ils ne sont pas dans le même camp, pourtant tous les deux sont des êtres humains.
Elle est folle et courageuse quand lui crétin et poussé à bout. Elle doit dégager le pavé. A peine, il ne la pousse pas, se retient.
S’il la touche, on ne touche pas à la poésie comme ça, sous mes yeux.
Il la pousse. Malotru ! Je déboule sur le pont. Elle titube, manque de tomber sous le poids de son énorme bol. Je lui mets la main sur l’épaule tandis que mes yeux empreints d’une colère froide assignent l’autre à ne pas bouger. Il ne bronche pas.

 

Son regard est narquois, tout puissant mais pas de lunettes et moi, dix doigts, avant qu’il ne me brise la colonne vertébrale à coup de matraque, dix doigts, y’en aura bien un ou deux pour lui crever les yeux.

 

Ma déraison ne plaisante pas Monsieur le CRS, gardez-vous de la provoquer.
On se toise lui et moi.
Si Madame l’Illuminée n’a pas peur pour elle, elle a peur pour moi. Comme de mon côté, j’ai eu peur pour elle et même pas peur pour moi.
Elle me prend la main et gentiment, d’une voix tremblante, Viens.
Elle me tire par la manche.
Un deuxième CRS sort de la rangée et se place près du premier CRS.
Deux contre deux, c’est ça ?
Madame l’Illuminée me tapote l’épaule, récidive, Allez viens. J’en assomme un avec le bol, et l’autre, je lui arrache l’œil. Un troisième, comme s’il lisait dans mes pensées s’extrait de la rangée. Ils sont trois maintenant à nous faire face.
Ça fait six yeux pour dix doigts. C’est encore jouable. Je ne baisse pas les yeux.

 

Quand un BoooooonnnGGGGGG me transperce, mes yeux se ferment tout seuls, c’est un son houblonné comme une gorgée d’IPA, boisé, amer, très amer, j’avale, me voici en connexion directe avec mon désir de vivre, soif de respect, de paix. Les yeux clos toujours, aveugle à toute provocation, je fais demi-tour, je prends l’onde, je m’en vais.

 

La manteau jaune comme une gamine me prend la main, et me dit, fièrement, avec un énorme cheveux sur la langue, C’est un vrai bol tibétain, tu sais, aux 7 métaux mélangés à de la poudre de météorite, façonné en conscience selon les phases de la lune…
Je lui réponds, On va boire une bière ?

 

valérY meYnadier
http://www.m-e-l.fr/,ec,1323

 

*Libération du 6 décembre 2018 : « Jeudi, un collectif a appelé le gouvernement à interdire l’emploi de ces grenades qui ont blessé plusieurs personnes lors des dernières mobilisations. Grenades GLI-F4 : des avocats montent au créneau : son nom est aussi barbare que les blessures qu’elle inflige : GLI-F4. Composée de 25 grammes de TNT et d’une charge lacrymogène, cette grenade tutoie les 165 décibels lorsqu’elle explose, soit plus qu’un avion au décollage. Surtout, son effet de souffle ainsi que les multiples résidus projetés mutilent autant qu’ils assourdissent. Las de comptabiliser les blessés, un collectif d’avocats organise une riposte juridique majeure contre cette arme militaire. Arme que la France est d’ailleurs la seule à utiliser en Europe dans le cadre du maintien de l’ordre. »

 

** Libération du 3 décembre 2018 : « En une seule journée à Paris, la police a tiré des volumes parfois plus importants que sur toute une année en France. Selon les bilans consultés par Libération, pour les seules compagnies républicaines de sécurité (CRS) et les compagnies de sécurisation et d’intervention de la préfecture de police (CSI), ont été comptabilisés plus de 8 000 grenades lacrymogènes, 1 193 tirs au lanceur de balles en caoutchouc, 1 040 grenades de désencerclement et 339 grenades GLI-F4, munition composée notamment d’une charge explosive de 25 grammes de TNT… et 339 grenades GLI-F4, munition composée notamment d’une charge explosive de 25 grammes de TNT. »


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Céline Chartier - Auteur

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