ARCHITECTURE // Transfigurer le béton

Pour réaliser la maison d’accueil pour épileptiques de Dommartin-lès-Toul, les architectes de l’Atelier Martel ont imaginé un bâtiment novateur. Un processus de création particulier auquel une artiste plasticienne – Mayanna von Ledebur – a participé en amont du projet, y introduisant de la douceur et de la sensualité. Retour sur une collaboration réussie entre art et architecture.

20.EPI GRD EST, Crédit Mayanna von Ledebur

Comment décririez-vous le bâtiment ?

Le projet est dans un entre deux, entre ville et campagne.

Stéphane : Tout d’abord, il faut parler du lieu. Le bâtiment est situé dans un vaste champ en périphérie de la petite ville de Toul, près de Nancy et il est collé à un ancien hôpital militaire américain désaffecté. Autour il n’y a rien sinon une zone commerciale.

Laurent  : C’est un peu particulier, le projet est dans un entre deux, entre ville et campagne.

S : C’est un bâtiment très rationnel dans sa forme carrée, très optimum car le but est de toujours limiter les déplacements pour les équipes médicales.

Dans votre livret de présentation vous précisez que ce bâtiment résulte de deux formes créatives, celle architecturale et celle artistique, comment cela s’est-il passé ?

S : L’artiste plasticienne Mayanna von Ledebur, a intégré le processus de création un peu en amont du projet. Rapidement, sa présence a révélé des choses qui n’étaient pas au départ perçues comme essentielles par la maîtrise d’ouvrage. Elle a agi comme un libérateur de parole. A son contact, les associations et les médecins communiquaient beaucoup plus et il en est ressorti certains éléments qui ont fait sens et qui sont devenus essentiels au projet. C’était un apport intéressant pour nous : ça a enrichi notre posture et notre dialogue, et ça nous a permis de maîtriser les envies et les besoins des patients.

L : Quand on entend parler du bâtiment comme quelque chose de positif par ceux qui l’utilisent tous les jours, ça renforce notre confiance dans notre façon de travailler.

Comment travaillez-vous ?

On est moins dans une architecture d’auteur que dans du collectif.

L : On travaille en s’appuyant sur une démarche transversale qui englobe compétences et savoir-faire. L’atelier Martel est né de l’association de trois personnes, auxquelles viennent s’intégrer les collaborateurs qui participent très largement aux projets et avec lesquels nous menons de grandes séances critiques pour savoir où on va et comment on y va. On est moins dans une architecture d’auteur que dans du collectif. Ce que l’on recherche, ce n’est pas une signature, c’est parvenir à faire les meilleurs projets avec le maximum d’interlocuteurs. On est plus dans les tests successifs que dans une volonté empirique de faire des projets. On essaie des choses. La figure de l’artiste dans ce contexte apporte une réelle valeur ajoutée. L’Atelier Martel s’est également construit autour d’un intérêt commun pour l’art contemporain. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre espace de travail est aussi un espace d’exposition.

 S : Il y a en effet cette dimension un peu artisanale qu’on veut pousser, on cherche à ne pas faire recette. On sait faire des choses très fonctionnelles, de ce côté-là, il n’y a aucun problème, mais ça ne suffit pas. On rencontre souvent dans l’architecture contemporaine un déficit de sensualité, qui est lié à plein de raisons, des modes de fabrication, de financement, de construction, de nécessité de respecter les normes et le cahier des charges, qui peuvent assécher l’architecture de manière assez forte. Cette volonté de réintroduire l’artisanat dans les gestes, l’expérience, le ressenti permet d’apporter autre chose, de réinsuffler la qualité, de réincarner l’architecture.

 Qu’est-ce que l’intervention de l’artiste a-t-elle concrètement permis de modifier et /ou d’améliorer ?

Elle est parvenue à transfigurer le béton.

S : Lors des rencontres de l’artiste avec les associations, les malades, les parents d’épileptique, le personnel soignant, etc., la nécessité d’introduire de la douceur dans le dur, symboliquement aussi bien que physiquement, a fortement émergé. C’était pour l’artiste une grande préoccupation. Elle a donc travaillé la matière de la façade du bâtiment qui était prévue en béton brut, un matériau que nous apprécions pour ses qualités plastiques et son caractère économique. En s’inspirant des écritures cunéiformes gravées sur des tablettes mésopotamiennes, tablettes sur lesquelles on retrouve les premières évocations à l’épilepsie, elle est parvenue à transfigurer le béton, un matériau plutôt associé à la dureté en quelque chose qui a l’air matelassé. C’est comme ça qu’elle a rattaché l’histoire de l’inscription des tablettes à cette histoire gravée dans le béton tout en permettant une transformation de la matière.

02.EPI GRD EST, Crédit Mayanna von Ledebur

Une architecture qui se touche, c’est une architecture qui se vit.

L : Ca a pris une importance hyper sensuelle. Les gens touchent le bâtiment ! Pour nous c’est exceptionnel : une architecture qui se touche, c’est une architecture qui se vit. Et puis il y a ce paradoxe très fort autour du bâtiment en béton qui se révèle à la fois protecteur et doux. On est dans un travail qui tient sur le fil mais qui marche assez bien…

S : Quand on entre dans le bâtiment, on voit le travail que l’artiste a prolongé à l’intérieur avec notamment ses superbes fresques en laine, tissées près d’Aubusson en mixant savoir-faire traditionnel et technologie numérique. Ce qui sort de ces fresques c’est un peu la même chose que pour la matrice en béton : une fois encore, c’est l’action médiatrice de l’artiste qui a mis en lumière le besoin de trouver des éléments très puissants pour permettre aux résidents de se repérer dans le bâtiment. Quelqu’un qui sort d’une crise d’épilepsie, est littéralement désorienté. Pour ne pas prolonger ce sentiment d’état de perte et ne pas rajouter un sentiment d’égarement à celui déjà traumatisant de la crise en elle-même, il faut qu’en quelques fractions de secondes, pour que la tension descende bien,  que des éléments très familiers lui permettent de se situer. De là, cette très belle idée de l’artiste de remplacer tout ce qui est habituellement utilisé pour la signalétique (flèches, numéro, lettres) par des fresques dans des dominantes chromatiques qui caractérisent des zones, des unités dans lesquelles habite le patient. Le reste étant tout blanc, les couleurs créent également des espaces très changeants.

14.EPI GRD EST, Crédit Mayanna von Ledebur

Le sol des patios qui a cet aspect un peu sableux visuellement, c’est du caoutchouc, c’est mou. Quand on tombe, on ne se blesse pas. Comme sur les terrains de jeux pour enfants. Et ça typiquement c’est une prestation qui n’était pas prévue et budgétée au départ. Elle n’était pas dans le cahier des charges qui demandait des sols durs. C’est un des éléments qui ont été modifiés suite à l’intervention de l’artiste, grâce à son rôle de médiatrice en quelque sorte, elle a pu faire ressortir des discussions que c’était tout simplement dangereux ces espaces extérieurs durs tels qu’ils étaient demandés. Cette information nous avons pu la faire remonter à la maîtrise d’ouvrage qui a, cette fois-ci, été convaincue et a trouvé le budget complémentaire pour le financement.

Le sol des patios,  Crédit Mayanna von Ledebur

L’artiste agit-elle comme une ergonome ?

Ce que l’on observe avec la présence de l’artiste, c’est ce changement des priorités, ce renversement de la hiérarchie des besoins qui traduit bien la prise de pouvoir d’un pôle sensible.

S : Pas directement comme une ergonome mais comme celle qui offre aux usagers la possibilité d’exprimer des choses qui peuvent ne pas avoir été prises en compte dans le programme. Il peut paraître étonnant que dans un programme comme celui-ci, un bâtiment pour épileptique, il ne soit pas prévu de sols mous. Quand on sait qu’il n’y a que très peu  d’établissements comme celui-là, ça l’est moins. Il fait partie des premiers et il va, j’imagine et j’espère, contribuer à faire évoluer cette pratique… Le savoir mobilisé par les programmistes pour créer un établissement semi-médicalisés, vient d’établissements de santé plus complexes où la priorité est dévolue à l’hygiène. Et le mou c’est rarement compatible avec l’hygiène absolue car c’est plein de petites anfractuosités. La dureté du sol fait partie des questions que l’Atelier Martel avait soulevé lors des premières réunions, mais la réponse de nos interlocuteurs à ce moment-là, avant les retours de l’artiste, était argumentée de manière très rationnelle et compréhensible : ils avaient besoin de nettoyer et que l’entretien soit simple. Ce que l’on observe avec la présence de l’artiste, c’est ce changement des priorités, ce renversement de la hiérarchie des besoins qui traduit bien la prise de pouvoir d’un pôle sensible.

L : Plus qu’une réflexion hygiéniste c’est une réflexion sur l’usage des lieux qu’a permis de pousser la présence de l’artiste. Cette réflexion est devenue le support du projet. Elle a apporté de la matière permettant des expériences nouvelles. Quand on entre dans un espace et que le sol est doux, ça transforme le rapport à l’espace. Fabriquer un patio comme celui-ci, à la fois très « minéral » et très doux par son aspect permet de créer une spatialité particulière. Ce projet que le programme destinait à une forme de neutralité devient un bâtiment sensible qui se touche, toutes les menuiseries, fenêtres, baies, etc. sont en bois. Tout ce que l’on voit peut-être touché, même les fresques. On est dans une sensualité très agréable.

Les premiers résidents étaient assez sensibles à la douceur ambiante.

15.EPI GRD EST, Crédit Mayanna von Ledebur

Quand on a fait la visite d’agence, les premiers résidents étaient assez sensibles à la douceur ambiante. On a aussi eu plus tard d’autres retours par l’artiste qui a continué le travail entrepris avec les résidents. Elle travaille sur un projet de portraits et d’interviews de résidents. La relation qu’elle entretient avec les patients est très forte et très belle. On a l’impression que ce côté bienveillant que diffuse l’architecture se ressent dans les rapports que les gens semblent avoir sur place. L’artiste nous rapportait que le personnel soignant avait constaté qu’ici les chutes occasionnaient peu de blessures.

En termes de temps, que demande ce type de projet ?

Le projet a vraiment eu le temps de mûrir.

S : Pour un ensemble de raisons foncières et administratives, la phase des études a été longue, ce qui a donné à l’artiste du temps pour réfléchir et explorer. Nous sommes également intervenus très en amont, puisqu’on a travaillé sur le choix du terrain. L’association des malades et les médecins étaient également partie prenante, et constituaient des interlocuteurs qui ne se posaient pas que des questions de rentabilité, ils voulaient des choses très qualitatives, fonctionnelles et pérennes. Et il était important de prendre du temps pour les associer dans un projet comme celui-là. Le projet a vraiment eu le temps de mûrir. C’est aussi grâce au Maître d’ouvrage exceptionnel qui respecte notre travail et qui a réellement envie de bien faire, de construire son patrimoine futur. Le cadre se prêtait particulièrement pour développer cette méthode avec l’artiste.

Propos recueillis par Marie

Atelier Martel 3, rue Martel, 75010 Paris
Crédit photographique : Mayanna von Ledebur


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