RENCONTRE // Morgane Lory & Céline Champinot (1)

Que se passe-t-il lorsque deux autrices-metteuses en scène, évoluant dans deux univers créatifs aussi singuliers que ceux de Morgane Lory et Céline Champinot, se rencontrent sur le mode Parleuses ? Elles laissent entrevoir l’espace fragile de la création en questionnant le genre, le rapport à l’écriture, au réel, au politique, etc. Un bel entretien en deux volets !

 

Partie 1 – Vivipares (posthume) 

Vivipares (Posthume)

 

« Ulrich s’apercevait maintenant qu’il avait perdu le sens de cette narration primitive à qui notre vie privée reste attachée bien que tout, dans la vie publique, ait déjà échappé à la narration et, loin de suivre un fil, s’étale sur une surface subtilement entretissée. »

Robert Musil, l’Homme sans qualités.

Morgane : Ma première question s’adresse à la metteuse en scène : suite à l’exploitation de Vivipares (posthume), qui a eu lieu en octobre dernier au théâtre de la Bastille, tires-tu une sorte de bilan artistique ? Une matière à repenser ce projet ou les suivants  ?

Céline :L’exploitation longue m’informe de plusieurs choses. Tout d’abord du temps qu’il faut pour qu’un spectacle se trouve. Nous avions déjà tourné un peu, mais compte tenu de ce que je demande aux actrices et qui est difficile, je trouve ça bien d’avoir des séries longues. Ca permet de descendre le niveau de stress et les enjeux. C’est important de trouver à l’avenir comment sécuriser d’avantage les actrices.

Je réfléchis beaucoup à l’échauffement. Quand je vois le temps pris par des danseurs avant un spectacle, comparativement à notre préparation pour un spectacle, qui n’est pas moins éprouvant et parfois plus long, je pense imposer un temps de préparation plus rigoureux, dès le début des répétitions du prochain projet.

Comment qualifierais-tu ce qui est éprouvant, exigeant dans Vivipares ?

C’est à la fois un rapport au présent – comment trouver cette grande écoute, entre elles, avec le public, une nudité importante. Mais aussi, le spectacle est chorégraphié au millimètre : c’est une partition chantée, presque une comédie musicale. Et si elles sortent des rails, une seconde, elles décalent tout. A la fois, il leur faut tenir quelque chose d’extrêmement rigide au niveau de la forme, mais aussi rester très souple à l’intérieur, en termes de niveau d’attention et d’écoute.

Et en plus il y a des blagues, et si elles sont ratées, c’est l’enfer sur terre.

Ca te pose problème, si les blagues sont ratées ?

Ca me pose problème si moi je ne ris pas. Si rythmiquement c’est à côté de l’endroit de jeu cherché.

Je voudrais revenir sur des problématiques d’écriture dans ton travail. Deux aspects m’intéressent particulièrement : les questions de genre et l’hybridation dans ton processus de travail.

Un au-delà de genre

J’ai eu la sensation d’être face à un au-delà du genre durant ton spectacle. Ce rapport est présent dès le choix des figures évoquées, comme David Bowie. En quoi cela t’est cher ? Comment cela influe-t-il sur ton travail d’écriture et sur la direction d’actrices ?

Si je pars de l’élève-actrice que j’ai pu être, j’ai l’impression d’avoir vécu un diktat, une certaine idée de la féminité comme actrice – or cette construction de la féminité n’est pas répartie dans tous les êtres de la même manière, depuis l’enfance. Il y a des garçons qui ont construit une féminité. Peut être que je le définis mal : c’est plutôt l’idée qu’on se fait de la féminité ou du féminin. Et il y a des filles qui n’ont jamais construit cette chose-là. C’est bizarre : c’est comme si on voulait dé-construire cette idée de la féminité chez certains garçons en école de théâtre, et leur faire jouer des archétypes masculins et comme si on voulait obliger certaines artistes à construire une féminité qu’elles n’ont jamais construite depuis l’enfance pour leur faire jouer des archétypes féminins. A cet endroit, en tant qu’actrice, je me suis retrouvée absolument coincée.

Les actrices avec lesquelles je travaille et que je connais depuis longtemps, je les sens moins libres dans cette féminité. Même si aujourd’hui elles me réclament des rôles avec des grandes robes, je continue à freiner, parce que je refuse de travailler avec des acteurs qui sont dans une projection d’eux-mêmes dans un archétype genré.

Ton travail me paraît jouissif pour toutes celles et ceux qui se sont senti.e.s enfermé.e.s dans ces catégorisations. Pourquoi d’après toi tes comédiennes te réclament des rôles en robe ? Comment l’expriment-t-elles ?

Elles l’expriment exactement comme ça. Je crois qu’elles ont envie de travailler à l’endroit de leur féminité. Et qu’elles en ont marre de jouer des petits garçons. Même si ça les amuse beaucoup. Mais moi à ce jour, je les trouve plus libres, plus inventives, plus « sans limites » dans ce registre. Et peut être que je ne suis pas encore équipée pour mettre en scène ce type de femmes en robes.

Je me sens plus libre de travailler avec des créatures. J’ai plus envie de me diriger vers un travail de maquillage, avec des êtres hybrides, animaux-humains. J’ai plus envie d’aller vers la créature que l’homme et la femme. D’où l’équipe unisexe.

Pour tes prochains projets, tu continueras à travailler avec une équipe et unisexe ?

Oui.

C’est intéressant d’entendre ce décalage entre là où on en est dans l’écriture et là où se situe l’équipe en termes d’envie de jeu…. Est-ce que tu saurais dire à quel endroit cette question de la déconstruction du genre est active dans le geste de l’écriture ?

Pour Vivipares, j’avais besoin d’inscrire cette question de manière presque didactique. Et ça commence très tôt avec la réplique « je veux être une fille. Je suis moche. » Je crois que je fais beaucoup de liens inconscients entre la laideur, la féminité, la virilité. Tout cela est très lié au fait d’être moche ou n’être pas moche. Etre raté ou ne pas être raté.

Comment se construit cette articulation ?

Etre une fille et ne pas parvenir à s’inscrire dans un archétype de féminité, c’est être moche. A l’inverse, pour le frère de David (qui est incarné par une fille) être un garçon, mais vouloir être une fille, c’est être moche… Je réalise ce que je dis… C’est débile ! C’est des raccourcis.

Je crois que c’est un raccourci très juste. On a tous ce rapport non formulé à notre propre image… Judith Butler dit que « l’injonction à être d’un certain genre produit nécessairement des ratés ». On passe notre vie à être des ratés par rapport à des schémas que personne n’incarne…

Et pour ton prochain projet ?

Dans mon prochain projet, comme je sais que c’est une équipe de filles (et qu’elles ont dans le projet des prénoms de garçons) j’écris tantôt il, tantôt elle. Et je m’en fous. On l’appelle Richard la pute, et c’est pas un problème.

Ca me paraît être une option très féconde.

J’attends de le confronter à la lecture avec les actrices pour voir si ça crée des problèmes de sens. Déjà qu’on bite rien à ce que j’écris d’habitude… donc j’attends de voir.

J’étais sensible dans ton spectacle à la mise en valeur de rimes féminines. Est-ce que c’est une volonté de mettre en valeur cette alternance masculin/ féminin dans la langue ?

Oui c’est très important pour moi. On fait presque de la diction classique. C’est important, pour la question du son, en soi. Mais c’est vrai que j’ai une petite obsession sur les rimes féminines.

 

Apprivoiser le réel

Dans l’interview que tu donnes à theatre-contemporain.net, tu parles avec précision de ton travail d’hybridation et de non-linéarité dans l’écriture : la vie n’est pas linéaire, pourquoi le serait l’acte d’écrire ? Tu évoques également la dimension politique de cette manière d’écrire. Peux-tu préciser en quoi c’est politique, pour toi ?

J’ai l’impression que nous vivons une espèce de césure. Peut-être que c’est le cas de beaucoup d’époques, mais c’est ce que je ressens aujourd’hui : soit on revient s’ancrer dans un passé qui rationalise, qui repositionne les cadres, les règles, les hiérarchies, de façon assez linéaire- alors même que nous sommes dans une époque de flux, de réseaux : avec tout ce que cela comporte de richesse, de positif, mais parfois aussi d’appauvrissant, d’isolant, qui peut finir par nous aliéner, voire nous asservir.

Soit on apprivoise cette façon d’être au monde, cette façon de devenir nous-mêmes cyborgs, animaux, humains, machines, cette façon d’être nous-mêmes interdépendants, interconnectés et on en fait quelque chose.

C’est aussi la grande question des élections américaines : d’un côté Clinton proposait de poursuivre cette mise en réseau, cette interdépendance mondialisée. Mais on pouvait y lire un danger, un risque d’asservissement. En face Trump propose de couper les liens et d’arrêter de vivre en réseau… Et Mélenchon dit un peu la même chose – même si j’ai plus de sympathie pour lui – quand il propose de mettre des barrières de travaux autour de la France, pour un retour à des cellules indépendantes.

J’ai l’impression que les cellules doivent trouver à fonctionner à des échelles plus humaines, mais l’interdépendance, les mélanges, le flux, des mélanges contre-nature, la manière dont on crée le vivant aujourd’hui (c’est le sujet de mon prochain spectacle) tout cela est connecté et complètement hybride. Il y a un virage à prendre et je crois qu’il n’y a pas de retour en arrière possible.

C’est beau d’entendre comment l’écriture pourrait participer de cet apprivoisement du monde tel qu’il est…  et nous aider à apprivoiser notre perplexité ou notre désarroi quotidien par rapport à ce flux – jusqu’à devenir un endroit de jeu et d’inventivité.

Mais je pense que y aura toujours des auteurs que ça rassurera d’écrire de manière classique et des spectateurs que ça rassurera d’aller voir des pièces construites de manière linéaire.

Cette question de rassurer ou non est très présente dans mon travail. Je demande souvent aux actrices de ne pas rassurer le texte. Ne pas essayer de faire comme si la pensée avait un début, un milieu, une fin et de s’assurer qu’elles avaient bien compris, que les spectateurs ont bien compris, etc… Ca se joue vite aussi pour ça. C’est comme les assiettes qui tournent au bout des perches, si on veut se rassurer pour voir si elles tournent bien, elles tombent.

Mais moi aussi quand je vais voir des spectacles il m’arrive d’être contente parce que je comprends l’histoire.

J’ai mis du temps à rentrer dans le spectacle. Mais au fur et à mesure, dans mon écoute, quelque chose s’est déplacé, autour du rapport au « potache ».  La circulation de ces références (Tchekhov, Claudel) s’est au bout d’un moment imposée comme une singularité. Comme l’hybridation d’un être qui travaille avec tout son imaginaire. D’un coup penser que Tchekhov aussi s’est moqué de Tourgueniev : toutes les époques, tous les auteurs ont travaillé de cette manière, par le biais du palimpseste, d’intertextualité. Et j’ai aimé écouter ce palimpseste en train de se créer et de devenir la langue d’une autrice.

Est-ce que tu veux parler de ton nouveau projet ?

Oui, la création est prévue en mai 2018, mais je travaille lentement, donc j’ai commencé il y a un an. Je travaille sur la Bible. Le titre du spectacle c’est « la Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable. »

Fin de la première partie.

Propos recueillis par Morgane Lory, autrice et metteuse en scène, Cie DDN


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