RENCONTRE // Matthias Claeys

A l’occasion de la conférence qui aura lieu le 6 février prochain à la Loge autour de l’ouvrage De Phèdre à Salope, nous avons rencontré son auteur, le metteur en scène Matthias Claeys. Nous l’avons questionné sur son travail, et sur son approche de la question de genre qu’il déploie, de l’écrit à l’incarné, du papier au plateau, pour mieux l’appréhender.

Pourrais-tu revenir sur la genèse de ton ouvrage intitulé De Phèdre à Salope ?

Mon dernier spectacle Phèdre/Salope, est un spectacle féministe qui traite des représentations du féminin à la fois dans le théâtre de répertoire, en particulier dans Phèdre de Racine, et dans le monde contemporain. Et comme je suis un homme, blanc de surcroît, je ne voulais pas me faire avoir par mon regard et mes déterminismes. J’ai décidé d’une part que la partie Salope serait écrite à partir du plateau, et d’autre part j’ai entrepris des recherches historiques pour déconstruire mes propres visions ou à l’inverse valider les hypothèses que je formulais, puisque j’avais déjà commencé ce travail de déconstruction dans un précédent spectacle. Cette masse de recherche a été  un  terreau pour la création artistique de Phèdre/Salope. Le spectacle pose des questions mais ne cherche pas à y répondre, alors je me suis dit que c’était dommage de rien faire de plus de ces recherches. J’ai donc ingéré  tout ce travail historique et je me suis associé avec Anne Brossard, étudiante en philosophie, qui travaille sur les questions de genre et a apporté une contribution sur tout ce qui est contemporain et philosophie.

L’écriture du livre a-t-elle été réalisée de façon concomitante au travail de mise en scène de Phèdre/Salope ?

Le travail de recherche a été fait en amont, c’est à dire que j’ai commencé la recherche il y a deux ans alors que les répétitions ont commencé il y a un an. On a commencé à écrire le livre cet été.

Dans ton livre tu as donc pu expliciter des choses que tu ne pouvais pas mettre dans ton spectacle ?

Exactement. Le livre m’a permis d’étayer la réflexion et de ne pas me limiter à ouvrir des interrogations car au théâtre, j’aime bien l’idée que ce soit ouvert et qu’on laisse les gens décider, qu’on ne leur donne pas un cours. Ce livre, c’est aussi une manière de m’inscrire dans les mouvements qui nous invitent à revoir la façon dont on nous a appris la place des femmes dans l’histoire. C’est une façon de mettre en garde, de dire : face aux déterminismes, à l’essentialisme, au naturalisme, on peut déconstruire et ça donne ça. Ce que l’on n’a pas le temps de faire dans un spectacle. Je ne crois pas que ce soit d’ailleurs le lieu pour le faire, en revanche c’est possible dans une conférence. Dans un spectacle en tous cas dans les miens, j’aime qu’il y ait une ouverture très, très large aux interprétations.

Ce livre a-t-il été pensé comme un complément à la pièce ? Tu conseillerais à ton public de le lire avant de voir la pièce ?

 Il n’est pas nécessaire de le lire avant la pièce, ni après d’ailleurs. Je conseille de le lire parce que je suis content de ce qu’on a fait.  C’est une espèce de compilation de nos lectures, d’auteurs et d’autrices qu’on trouve particulièrement intéressants. Je pense que c’est bien de le lire mais ça peut être vraiment indépendant du spectacle.

L’ouvrage permet-il au spectateur de comprendre ton intention théâtrale ? 

Oui, surtout parce que j’ai regroupé les thèmes selon des scènes qui sont dans le spectacle, alors ça donne des clés de lecture. Quand je parle de clés de lecture, je parle bien de théorie, pas de ressenti. Au théâtre, c’est à mon avis par le ressenti que les questions arrivent jusqu’aux spectateurs et spectatrices, qu’elles font leur nid. Donc qu’importe qu’on n’ait pas les théories de Butler ou de Foucault en tête, ça n’est pas nécessaire. Après, effectivement, le livre permet de rattacher certaines scènes à des thématiques historiques ou philosophiques qu’on ne connaît  pas nécessairement, et permet aussi d’envisager comment depuis la matière théorique on en est arrivé à cette scène en particulier. Par exemple j’ai relié la scène intitulée « la Chambre », qui parle de sexualité et d’apprentissage de la sexualité, à la fois aux Salonnières, au rapport des femmes à l’éducation et à la sexualité au 17e, et à ce que dit Foucault dans Histoire de la sexualité. C’est très référencé mais quand on voit la scène, on voit juste deux nanas qui parlent de sexualité. On n’est pas obligé de de connaître tout le background.

Qu’est ce qui t’a plu le plus à explorer : le travail d’écriture ou de mise en scène ?

Le travail de mise en scène (et d’écriture théâtrale) est un travail dans lequel j’ai acquis un certain confort, qui m’est aisé et plaisant. Ça ne vient pas tout seul, ça demande énormément d’efforts, mais je n’y interroge pas ma légitimité, ce qui enlève un certain poids. Donc c’est extrêmement plaisant, aussi (et surtout) parce que l’équipe dont je suis entouré est très enthousiaste, en confiance, volontaire. On arrive à faire des choses qui touchent à l’intime, à explorer des thèmes difficiles, à trouver de l’humour dans des endroits pas évidents, c’est très enthousiasmant. J’aime beaucoup le groupe formé autour de ce spectacle. Le travail d’écriture plus théorique, comme dans le livre, ou de parole théorique, comme pour la conférence, là c’est une autre paire de manches, parce que je me prends la question de la légitimité de plein fouet. Je me la prends parce que je me la pose, personne n’est venu me dire quoique ce soit sur mon droit à faire ça. Mais là, je fais face à mes propres déterminismes : je n’ai pas fait d’études universitaires, je n’ai pas de diplômes, et quand il s’agit d’affirmer des recherches et une pensée, d’un seul coup, je fais moins le malin.

La création du spectacle et du livre ont en tout cas été une période dense et bouleversante (au niveau des repères, des définitions de soi…). Je n’arrive pas à savoir en fait, ça fait très longtemps que je m’intéresse à la problématique de genre et je n’arrive plus à savoir comment j’ai eu l’idée de créer  Phèdre/ Salope. Je sais que les recherches ont été faites pour appuyer un discours. C’est un sujet un peu dangereux et je voulais être prêt à répondre aux interrogations des gens face au projet.

La pièce Phèdre /Salope se présente-elle comme dans ton livre,  comme une  fresque historique ? D’ailleurs, pourquoi ce texte de Phèdre ?  Parce qu’il est ancré dans une période historique ? 

L’idée de départ  c’était de monter Phèdre parce que j’y entends une tragédie de la transgression des genres. En  fait, Phèdre apparaît monstrueuse parce qu’elle aime son beau-fils or on oublie ce qu’était la réalité du mariage à cette époque (un contrat, un arrangement entre deux familles, deux clans). De plus, on peut supposer qu’elle est  mariée à un homme beaucoup plus âgé qu’elle et son beau-fils a à peu près le même âge qu’elle. Pour moi elle est victime d’un système oppressif et la tragédie se situe dans le système. Phèdre transgresse les interdits qui sont faits à son genre, tout comme Hippolyte se situe dans un endroit très particulier par rapport au masculin.  Cependant monter Phèdre de cette façon aurait nécessité des sous-titres, disant « regardez sur ce vers là il est en train de dire ça », de faire du commentaire de texte. Je suis donc parti sur l’idée d’ajouter Salope. Pour Phèdre, j’ai sélectionné les trois scènes d’aveu : l’aveu à Oenone, à Hippolyte et à Thésée. Ce n’est pas super original mais c’était les trois points forts et entre temps on réexplique rapidement où en est l’intrigue.

C’est ce texte-là qui constitue Phèdre/Salope ?

Non, ça c’est pour Phèdre et après il y a la partie Salope, qui  là pour le coup est intégralement écrite par moi (à partir du travail au plateau) et très ancrée dans le contemporain, très naturaliste sur des scènes assez courtes qui fonctionnent comme des nouvelles (chaque scène développe une fiction différente), soit de confrontation de femmes ou de couples avec le système judiciaire ou de confrontation de représentations de genre à l’intérieur de la maison. Il y a aussi des archaïsmes, par exemple on a une scène où une jeune femme se retrouve dans un endroit où elle ne comprend pas les langues parlées autour d’elle, avec des gens qui lui demandent si elle est vierge, c’est une forme d’archaïsme, une représentation d’un lieu commun sur comment ça a pu être avant, ou comment ça peut être ailleurs, mais la plupart des scènes, sont des scènes très contemporaines sur des sujets très actuels.

Les scènes de Phèdre et de Salope se mêlent-elles ?

Elles sont les unes à côté des autres, comme un montage cinématographique. Au début c’est Phèdre en trois scènes et des poussières pendant vingt minutes et après pendant l’heure dix qui suit ce n’est que Salope.

Salope est aussi un spectacle à part entière ? 

On pourrait en effet le jouer tout seul, sans Phèdre. Mais pour l’instant je trouve qu’elles ont vraiment une histoire en commun. C’est, à mon sens, intéressant de voir les acteurs et actrices passer de l’alexandrin au contemporain, ça raconte quelque chose sur le répertoire sur ce qui reste, après on verra ce que les gens en diront. Pour moi ça ne naît pas de nulle part, ça parle aussi d’un constat d’inertie de certaines de nos représentations. Le théâtre contemporain ne naît pas hors répertoire, tout est référencé, on est issu d’une histoire, d’une histoire littéraire, etc.

Comme la construction du genre ?

Exactement ! Et c’est la même chose pour nos représentations contemporaines en matière de de sexualités, de classes, de couleurs… et il y a un parallèle entre la construction historique de nos représentations genrées et le répertoire : les deux viennent en partie de l’annulation dans  les mémoires de beaucoup de femmes, de femmes qui ont exercé un pouvoir politique par exemple, pour l’histoire, et de pièce écrites par des femmes, pour le répertoire.

Pour tous tes spectacles tu fais des recherches aussi poussées ?

Non pas aussi poussées. Je fais des recherches. Après, je suis quelqu’un de curieux par nature du coup quand il y a un sujet qui m’intéresse, j’ai tendance à plonger dans cinq, six bouquins juste pour moi. Je fais des recherches un peu tout le temps.

Tu as amorcé ton questionnement sur le genre avec Awake, tu le prolonges avec Phèdre/ Salope, tu penses poursuivre le questionnement dans une autre pièce ?

Je pense que je suis à un endroit de ma vie où ce questionnement est inhérent à moi. Je ne  sais pas encore ce que je vais faire après Phèdre/Salope. Je sais juste que je n’attaquerai pas le sujet du genre aussi frontalement que je l’ai fait dans Awake et dans Phèdre/Salope mais je sais qu’il sera là. En tout cas c’est un questionnement qui m’a beaucoup travaillé et qui me travaille encore beaucoup et duquel je retire une attention particulièrement à la façon dont je mets en scène le genre sur le plateau, ce que je ne faisais pas particulièrement avant.

La soirée du 6 février à la loge ce sera une conférence?

J’aimerais une forme à la fois conférence et conversation. Après il faut réussir à cadrer le débat. Je pense que ça va ressembler aux Réponses qui claquent. Avec une première partie de présentation du travail avec Anne, suivi d’un échange avec le public et puis les photographies de Kévin Dez qui illustrent le livre  seront exposées.

Propos recueillis par Marie et Céline.

Cie mkcd
De Phèdre à Salope
Lundi 6 février – 20h-22h à La loge

Enquête en vue de la création du spectacle Phèdre/Salope
Enquête dirigée par Matthias Claeys, avec la collaboration d’Anne Brosselard, et les photographies de 
Chvës 

Phédre/Salope Spectacle de Matthias Claeys
Du  17-17 mars 21h à La loge
Textes : 
Phèdre (Jean Racine), Salope (Matthias Claeys)
Avec Odila Caminos, Marie Camlong, Marie-Julie Chalu, Kévin Dez, Romain Pichard, Françoise Roche et Marion Romagnan

Création lumière : Vera Martins

Création sonore : Victor Bendinelli

Collaboration artistique : Anne Brosselard


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