PHOTO // Leila Bousnina

Recueillir et sauvegarder la mémoire de l’immigration en France. Depuis plusieurs années, Leila Bousnina photographie ces hommes et ces femmes qui ont connu l’exil, et au passage explore la question de la citoyenneté française. Nous l’avons rencontrée et interrogée sur sa démarche artistique, à la fois personnelle et politique.

Quelle est la génèse de votre travail ?

LeïlaJe suis issue de l’immigration algérienne et je suis née en France. Mon père est venu d’Algérie au début des années 60, dans le bidonville de Nanterre tandis que ma mère est venue avec mes grands-parents algériens, de Tunisie à l’âge de 10 ans.

Je n’avais pas spécialement l’ambition de faire de la photo. Début des années 90, au moment où j’ai  voulu faire des études, je me suis orientée vers l’histoire de l’art, avec une option cinéma, à l’Université de Saint-Denis, et de là la photographie est rentrée dans ma vie. Parallèlement, j’ai commencé à développer une conscience politique et militante : c’était l’époque où la question des banlieues et de l’intégration des jeunes issus de l’immigration dits « les beurs » développa tout un mouvement associatif avec pour principale revendication la citoyenneté à part égale dans la société française. Je me suis retrouvée dans ce mouvement et toutes ces questions étaient l’occasion pour moi de mettre en pratique mon intérêt pour la photographie : aller à la rencontre des autres et voir de mes propres yeux, un moyen de comprendre mon époque et mon histoire.

Puis j’ai ressenti le besoin de photographier et de recueillir les récits de vie de ceux qu’on appelle les chibanis : les vieux maghrébins, la main-d’œuvre ouvrière qui étaient venue pendant la période des 30 glorieuses, aujourd’hui retraités et vivant principalement dans des foyers.

Leila Bousnina

Foyer de Lilles, Leila Bousnina

Pourquoi précisément les chibanis ?

En arabe, « chibani » signifie en terme respectueux le vieux, le vieillard, le sage, celui qui est en mesure de transmettre l’expérience de la vie. Ce n’est pas moi qui ai choisi le mot, c’est comme ça qu’on dit ici. Moi je dirais « nos pères ».

A la fin des années 90, je me suis installée à Marseille. Je faisais des photos pour le plaisir, de l’argentique, du noir et blanc. C’était pour moi une démarche humaine, découvrir le monde à travers la photo et aller à la rencontre des autres. J’ai eu envie de faire des portraits des vieux immigrés que je voyais à la Porte d’Aix, au cœur du quartier de Belsunce dans les petits hôtels meublés et les foyers, leurs lieux de vie. J’ai pris le temps pour m’investir dans ce travail photographique car je voyais que ces vieux hommes étaient en train de « partir », je me suis dit : « faisons ce travail, ils sont en train de disparaître, c’est une génération qui se meurt, c’est une mémoire à conserver. » L’idée était de connaître leur parcours, comprendre leur histoire, comment ils voient la société française, quels liens existent entre eux et nous. Et surtout capter leur sagesse digne d’être transmise.

Leila Bousnina

Foyer de Lille, Leila Bousnina

J’ai poursuivi ce travail de Mémoire, à Paris et en région parisienne, puis j’ai accepté une commande venant d’une association de Lille. Un foyer devait être démoli pour être transformé en résidence sociale. Il fallait recueillir et sauvegarder la mémoire du foyer, garder une trace. Aujourd’hui, je constate que même les lieux, témoins de leur histoire sont amenés à disparaître.

Au fil des années s’est dessinée à travers mon travail photographique l’histoire universelle de l’immigration avec son évolution à travers les époques, ses spécificités en fonction des régions, des situations, des histoires personnelles.

Quelle autre série de photos a marqué votre travail ?

Pendant 3 années de suite, de 2007 à 2009, j’ai participé à une exposition consacrée aux femmes dans le cadre de la journée de la femme dans la ville de Noisy-le-Grand. Noisy-le-Grand est une grande ville avec beaucoup de mixité sociale. Les expositions étaient l’occasion de mettre en avant des femmes de toutes catégories socio-professionnelles, de tous milieux, de toutes origines. Pendant 30 jours, de grands portraits ont été exposés sur la place du marché et dans certains quartiers difficiles. L’objectif était de valoriser les femmes, leur point de vue sur la ville, leur expérience, tout ce qui fait la mémoire d’une ville.

Leila Bousnina

Foyer de Sartrouville, Leila Bousnina

En quoi votre travail est aussi une démarche personnelle ?

Ce qui motive avant tout ma démarche c’est de rencontrer l’autre, faire du social avec un outil artistique. Je tiens beaucoup à la dimension politique et sociale de mon art. Les rapports humains, ça donne du sens à mon travail.

Il est vrai que l’ensemble de mon travail s’inscrit dans une démarche personnelle. Pour les chibanis, c’était comme une urgence pour moi de sauvegarder et transmettre la mémoire des anciens, de « mon père » et avec ce travail photographique, je trouvais aussi le moyen de renouer avec mes origines et valoriser ma double culture qui fait partie intégrante de mon identité.

En observant les autres, c’est en fait ma propre histoire que je scrutais. Récemment, j’ai accompagné ma grand-mère en fin de vie, une chibania. J’accomplissais dans ma propre vie ce que j’avais entrepris avec mes photos, le lien avec mon travail était évident.

Aujourd’hui, je me sens apaisée par rapport à ces questions identitaires. Je me sens capable de passer à un sujet autre que l’immigration ou l’exil.

Quels photographes vous inspirent ?

Le travail de Raymond Depardon me parle. C’est de lui que je me sens la plus proche : son travail sur les paysans, le rapport à la terre, à une époque révolue. Il y a aussi Richard Avedon, Robert Cappa, Robert Doisneau, tous ceux qui ont placé l’humain au coeur de leur objectif.

Propos recueillis par Salih B.


-- Télécharger PHOTO // Leila Bousnina en PDF --


Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *