MUSIQUE // Séverine Ballon

Que se joue-t-il dans l’ombre fertile et toujours un peu fragile de la création ?   C’est ce qu’éclairent, le temps d’un bel entretien à écouter-lire, Pierre Rabardel, sculpteur mais également Professeur de psychologie et d’ergonomie,  et la violoncelliste -compositrice Séverine Ballon.  Une fascinante plongée dans l’univers musical de Séverine Ballon qui nous ouvre un monde où les sensations se confondent,  où les sons deviennent matière à sculpter, à montrer, à sentir…

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Séverine Ballon

Tu es violoncelliste contemporaine, interprète et désormais de plus en plus souvent auteure de tes propres pièces. Quel est le sens de cette évolution pour toi ?

Composer ma propre musique c’est à la fois quelque chose de très ancien et de très neuf. J’ai toujours eu cette curiosité des sons, j’ai toujours aimé les modeler et rentrer dedans. Jouer ma musique en concert, la montrer, c’est quand même assez nouveau.  Disons que cela fait trois ou quatre ans que je la sens suffisamment mûre pour être montrée à un public.

J’ai du commencer a improviser et a composer en 2008, dans une résidence d’artiste au Schloss Solitude à Stuttgart. J’avais beaucoup de temps et un grand studio de travail. J’ai commencé à improviser comme un journal intime. J’en avais envie tous les jours presque comme écrire une petite carte postale chaque jour avec une matière a soi.

Une carte postale adressée à quelqu’un ?

Non c’était un travail juste pour moi. J’improvisais cinq à dix minutes et ensuite je notais dans un petit cahier. Et ce travail-là j’ai mis un an à le montrer à quelqu’un. Et ensuite, un an et demi après, je l’ai joué une première fois en public. J’ai senti que c’était trop vulnérable. C’étaient des matières qui n’étaient pas encore prêtes. Je n’avais pas encore assez vécu avec pour les partager. Ça a vraiment mis du temps, pris quelques années avant que ça devienne mon langage, mon moyen d’expression.

Tu dis montrer? Tu ne dis pas faire entendre?

Oui parce que j’ai l’impression que ça se voit. En tout cas moi je vois les sons quand je joue. Je sculpte des matières. Je sens dans l’instrument quelle est leur résistance, comment entrer dedans, comment je peux les modeler. Je le sens, je les sens.

Qu’est ce que tu sens concrètement?

Au violoncelle on touche vraiment les sons. Être violoncelliste c’est ressentir les vibrations des sons. Quand je joue, quand je suis avec le public, j’écoute juste ma corde. Je suis vraiment avec, j’accompagne la vibration.

J’ai un univers de son qui part du violoncelle classique, mais qui est profondément un chemin intérieur. Ce qui m’intéresse ce sont tous les sons qui sont avant ou après un son « normal ». C’est tout ce qui se passe avant qu’une corde soit dans une vibration régulière. Ce qui se passe quand la corde ne vibre pas encore à sa pleine puissance ou au contraire quand il y a tellement de force dedans qu’elle ne sait pas où elle va, qu’elle commence à saturer.

Cela fait des années que je fais du violoncelle et je découvre encore des choses nouvelles, et souvent. C’est un instrument qui a des possibilités immenses de son, c’est incroyable. Et tout ça je le contrôle essentiellement avec mon archet. On a très peu de moyens : on travaille sur la vitesse, la pression et la place de l’archet. C’est leur combinaison qui rend disponible toutes ces palettes de couleur. Je rentre dans un beau son et je le regarde à la loupe, je cherche toutes ses aspérités, ses instabilités, les accidents qui sont dedans et que je vais développer. Tout autour du beau son, il y a une palette immense.

J’ai l’impression de ressentir complètement la densité de la matière. Je fais chaque jour l’expérience d’un voyage dans la matière, de l’écouter, d’être dedans.

Et pour le concert que tu as donné dans l’exposition  Inconnaissance […]?

Dans ce concert, j’ai cherché des matières propres à chacune des œuvres.

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Émilie Sévère Topos

 

Pour l’œuvre d’Émilie Sévère,  je savais que j’allais travailler avec les trois tableaux qui ont chacun une vie propre.  Dans le premier de la fumée et des mouvements circulaires. Le rythme accéléré de ce mouvement et une explosion de couleur dans le second. Enfin un chant et un apaisement dans le troisième. J’avais ça comme partition, comme chemin intérieur.

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Michel Soudée Mue

Pour la pièce de Michel Soudée, je suis partie de l’idée d’avoir juste une ligne qui se remplit, qui se désemplit et qui vit sa propre vie. C’est un dessin, tout d’un coup il y a du plein, puis une ligne avec vraiment un mouvement, une ligne qui s’épaissit puis revient. J’avais juste envie de voyager avec cette ligne, de refaire le voyage intérieur.

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Jean Marc Planchon Finistère 14/82/6

La pièce sur l’œuvre de Jean Marc Planchon est une pièce sur la fragilité. Sa photo c’est ce moment complètement fragile, le début du matin où la lumière est à peine là. C’est entre le moment où la matière est granuleuse et le moment où elle devient continue. J’ai cherché à avoir cette fragilité.

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Pierre Rabardel Divan

J’ai construit la pièce sur tes sculptures autour des deux Êtres G. Pour le premier c’est cette vie intérieure du bois avec des grosses traces de gouge qui m’a frappé. On sent que tu as creusé, on voit la matière, on voit le geste. Et puis beaucoup de vie à l’intérieur, de lignes qui partent à gauche, à droite, torturées. La matière du deuxième « Être » est beaucoup plus lisse. J’ai choisi de travailler dans une structure comme celle que tu proposes toi, une opposition de forces.

En musique le travail des structures c’est vraiment l’équilibre du temps.

Les pièces du concert « Inconnaissance […] » je les ai créées pour que l’écoute soit face aux œuvres.

Pour France Musique où je viens d’enregistrer une émission, j’ai composé une pièce que j’ai appelée « Inconnaissance » et qui reprend une grande partie de ce que j’ai joué devant les tableaux d’Émilie Sévère, mais c’est dans une autre perspective. Son écoute ne nécessite pas d’avoir les tableaux en face, c’est une pièce qui peut exister toute seule.

Quelle est la place que prend dans ton travail cette activité de composition en écho à des œuvres plastiques?

J’entends de la musique quand je vois des œuvres d’art, J’aime énormément cet exercice d’écouter une musique intérieure. Cela fait des années que j’ai envie de faire résonner les œuvres. J’ai travaillé avec des musées pour leur proposer de jouer des pièces du répertoire contemporain en miroir des œuvres. Créer des pièces spécialement pour les œuvres c’est autre chose, mais ça me tient vraiment à cœur. Je porte ce travail en moi depuis longtemps et j’aimerais beaucoup le développer.

Il est un peu comparable avec celui que je viens de faire pour le film de Joao–Pedro Rodrigues L’ornithologue. C’est une histoire étonnante, j’avais adoré ses films et un jour à la fin  d’un concert où j’avais improvisé il est venu me voir, m’a donné sa carte : il avait  eu l’instinct que je devais faire la musique de son film « l’ornithologue ». Je n’y croyais pas beaucoup mais quelque temps après son producteur m’a écrit.

J’ai eu un des premiers montages de son film très tôt. Je voulais une musique de matière qui vienne vraiment des images. Comme dans son film il y a une thématique religieuse, j’ai construit presque des chants grégoriens qui sont présents constamment dans le film, mais souterrains. Je les ai cachés, magnifiés, déformés. C’est une petite couche souterraine et peut-être que le public ne va même pas les entendre d’ailleurs. C’est un travail très comparable avec celui sur les œuvres des plasticiens. J’ai enregistré La musique du film en deux jours, pendant que le film était projeté. J’ai joué avec les yeux à moitié clos. Très souvent je ferme les yeux quand je joue, j’ai besoin d’être dans la matière, dans le son, de les voir, surtout quand je crée en temps réel.

C’est une expérience très forte de se laisser emporter par les images et d’être dans le son à la fois. Ça a été une aventure merveilleuse, d’aller quelque part où j’étais en dehors de ma zone de contrôle, en dehors d’une zone confortable. Quand je suis sortie de l’enregistrement, je ne savais pas si c’était bien ou raté, et puis six mois plus tard, en réécoutant, je me suis dit, bon, ça va.

Récemment j’étais à un festival où le film était projeté et des gens du public m’ont dit : on n’a pas remarqué votre musique. Pour moi c’est un beau compliment parce que ça veut dire qu’elle est vraiment intégrée dans le film.

Le film va être bientôt projeté au centre Pompidou dans le cadre d’une rétrospective intégrale de l’œuvre de Joao Pedro Rodriguez. À cette occasion j’y donnerai un concert le 10 décembre prochain.

Comment imagines-tu la suite de ton travail?

Aujourd’hui, on travaille les instruments de musique comme des mondes, on travaille à les ouvrir et en faire des univers entiers. On est quelques uns à le faire en violoncelle, on s’échange nos travaux, mais ma recherche elle est quand même très solitaire. Je n’écoute plus beaucoup les autres, je ne me compare plus à eux. Je fraye des chemins nouveaux à l’intérieur de moi, est-ce que ce sont des chemins nouveaux pour les autres? Je n’en sais rien, et ce n’est pas très important, en fait je ne pense pas à ça du tout.

J’écris un livre, je compose moi même, je suis vraiment devenue auteure,  je suis heureuse de partager. Je me sens assez mûre maintenant pour partager, pour devenir un passeur. Ce livre c’est ça, je l’écris pour des interprètes comme moi, pour la musicienne que j’étais quand j’étais toute jeune et que je commençais à étudier et chercher… Je l’écris pour moi.

Propos recueillis par Pierre Rabardel

 

Site de Séverine Ballon
Disque de Séverine Ballon : Solitude, AEON/outhere

Rencontre avec João Pedro Rodrigues et concert de Séverine Ballon
10 décembre 2016, à 16h00
Petite salle – Centre Pompidou, Paris
Entrée libre dans la limite des places disponibles

 

 

 

 


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