DOCU // A l’Est de l’enfer (suite)

L’EMBOBINEUSE THEATRE DE FORTUNE projettera, vendredi 16 décembre, le documentaire « A l’Est de l’enfer » dans le cadre du festival Vendetta organisé par Le Dernier Cri. Son réalisateur, Matthieu Canaguier, sera présent lors de la projection qui sera suivi du vernissage des œuvres d’Andhoenk, illustrateur et personnage mythique du film. Une belle occasion de prolonger l’immersion dans l’univers singulier de cet artiste hors norme et de (re)-découvrir notre entretien avec Matthieu Canaguier! Suite  et fin (la première partie à lire ici).

Quand tu vois les dessins d’Andhoenk, qu’est ce qui te parle ? Pourrais-tu décrire deux ou trois dessins qui te touchent particulièrement ?

Dessin d'AndhoenkCe qui m’a interpellé la première fois que j’ai vu ces dessins, c’est ce personnage qui est là au centre, c’est lui. C’est son cheminement dans ce qu’il appelle le Royaume ou l’Autre Monde qui serait superposé au monde réel. Ces dessins me parlent dans la mesure où ils attestent d’une quête, d’un voyage dans l’autre monde. Andhoenk ne boit pas et ne se drogue pas – à la différence d’autres groupes – le passage dans l’autre monde passe par la méditation. Ses dessins résultent d’un état de transe, c’est presque un témoignage. Ils permettent de faire le lien entre les deux mondes. Personnellement, je suis sensible à ces mondes et forces invisibles avec lesquelles on peut communiquer.

C’est à la fois très personnel, ça sort de lui – tous ses dessins sont inspirés de visions, qui ont eu lieu dans ses rêves, qu’il interprète avec sa femme et qu’ensuite il met sur le papier. Tout a un sens symbolique, culturel. Je n’avais jamais vu quelqu’un travailler comme ça. Il a inventé son propre vocabulaire. Pour moi, ça c’est un dessin de conjuration très fort, conjuration des forces maléfiques, conjurer le monde pour l’affronter.

Dessin d'AndhoenkLe deuxième dessin est assez représentatif, il me parle beaucoup parce qu’il est très texturé, c’est quelque chose qui peut résonner avec ma pratique actuelle de la musique. C’est assez proche de ce qu’on fait avec Aluk Todolo, il y a des symboles javanais, de l’écriture et en même temps c’est de la pure matière. Et on sent la vibration du monde. C’est aussi l’étape dans son cheminement mystique, la rencontre avec un maître, mais qui peut-être n’est qu’une ombre portée, un premier pas vers un univers plus vaste.

Andhoenk t’a confié ses dessins pour que tu les diffuses en france, comment ça s’est passé : tu lui as proposé, il te l’a demandé ?

Ça s’est fait assez naturellement. La rencontre avec lui a été forte, et quand on s’est revu pour le deuxième tournage, nos rapports se sont encore approfondis, il s’entendait très bien avec le cameraman aussi. Quand le film a été fini, j’ai eu l’impression qu’il m’avait offert des scènes et je me suis dit que c’était un peu une sorte de mission pour moi d’essayer de faire connaître son art auquel je ne connais pas d’équivalent tout simplement. Et comme j’ai un label, Amortout Productions, avec lequel on organise des concerts, on sort des cassettes, des trucs underground, on a sorti une cassette de son groupe avec 5 de ses dessins. Un ami, Riton la Mort du groupe Satan et de la maison d’édition Le Dernier Cri, à qui j’ai montré ça, a été hyper intéressé et on a commencé à parler d’un projet de livre. Le livre est sorti en novembre dernier. Et le 106 à Rouen a produit une grande exposition sur la thématique du métal et ils ont exposé une quinzaine de dessins d’Andhoenk. Aujourd’hui je cherche à continuer de diffuser ses dessins, j’ai les tirages de l’expo, ils sont prêts à tourner !

 Les dessins d’Andhoenk peuvent-il être compris en dehors de son univers sonore ?

Aujourd’hui oui, parce que maintenant il les dé-corrèle-, mais à l’origine c’était un tout. C’est le black métal, qui dans le métal est une branche qui possède une veine mystique très puissante, qui l’a mené vers la (re-)découverte de sa culture. C’est venu comme ça, de sa musique, puis c’est reparti s’ancrer dans les racines javanaises et ensuite c’est revenu vers sa musique et maintenant ça en est sorti.

Mon film a changé de route quand j’ai croisé Andhoenk car, il y a eu une sorte d’identification qui s’est mis en place entre son parcours et le mien. Le film raconte ça. Ce n’est pas un film très narratif, ni très didactique. C’est un chemin, qui part du chaos, d’un rapport juvénile et destructeur et qui avance vers une sorte de lumière. Je crois que c’est aussi comme ça qu’il faut lire ses dessins et l’évolution de son art.

 Tu associes ton passage dans le black métal au cheminement d’Andhoenk, peux-tu revenir sur ton expérience ?

Le black métal c’est la première musique que j’ai pratiquée, dans les années 90, quand elle avait encore une aura mystérieuse. C’était une musique dangereuse qui possédait un son très particulier, très sale mais très travaillé dans le sale. Ces matières sonores très fortes m’impressionnaient beaucoup et c’est dans cette musique que j’ai voulu me plonger. C’est aussi une musique qui porte et a toujours porté une mystique. Je ne pense pas qu’il y ait un groupe de black métal qui n’ait pas des revendications qui soient d’ordre religieux ou spirituel, qu’ils soient antichrétiens ou païens… Beaucoup de groupes de black métal, surtout scandinaves, se réfèrent à la culture viking par exemple. On voit ainsi toutes sortes de mythologies renaître à travers cette musique. Commencer à jouer cette musique, ça a été pour moi un premier pas vers un cheminement spirituel. Ça passe d’abord certes par la destruction puis ça se transforme. J’ai commencé à jouer dans un groupe de black métal, qu’on pourrait qualifier de sataniste et blasphématoire, vraiment c’était ça. Aujourd’hui, je suis dans un groupe nommé Aluk Todolo, et déjà musicalement on est plus là-dedans, on ne se réfère plus à une scène musical particulière, à une esthétique. On vient de là, ça a été un point de départ. Et musicalement, c’est un croisement de rock, de musique expérimentale, de black métal, de noise… On cherche moins à créer un style, qu’à tenter de parvenir à une forme d’osmose entre nous trois dans le groupe, un point de vibration. Et au niveau du cheminement spirituel… Je ne sais pas trop comment exprimer ça autrement que par la musique, par le son… On se créé nos propres rituels, par le son, dans les résonances. C’est une quête, une voie, qui peut passer par de la noirceur mais pas seulement !

Ton film propose une immersion, c’est un peu comme un voyage ?

C’est ce que l’on a essayé de faire. Un voyage ça pourrait être une définition de ma conception du black métal, je repense à un groupe qui nous a beaucoup influencé quand j’ai commencé a faire de la musique, il s’appelle Traumatic Voyage, il y avait toujours ces mots qui revenaient voyage, journey… Les grands disques de black métal, et c’est ce que je trouvais qu’il avait de commun avec le rock psyché, sont des disques dont on ne peut extraire un morceau. Dès la première note d’introduction jusqu’à la fin, c’est une seule oeuvre, une seule pièce de musique. Le film a d’ailleurs la durée d’un album, d’un vinyl : 45 min. C’est une durée que j’aime bien. L’approche du montage était très musicale, on l’a conçu comme un album. Il y a un travail du son, des textures, des drones qu’on a travaillés au montage et qu’ensuite on a vraiment densifiés au moment du montage son pour que tout le film soit une sorte de pièce musicale. Qu’il n’y ait pas de rupture entre la musique que les groupes jouent et la ville, ses ambiances, ses rumeurs. C’est un tout.

Propos recueillis par Marie.

A l’Est de l’enfer, documentaire français de Matthieu Canaguier
Projection le Vendredi 16 décembre à 18h  àl’  EMBOBINEUSE THEATRE DE FORTUNE
Documentaire / La Maison du Directeur, En Râchachant
Andhoenk Irawan « Vernissage & dîner dans le jardin avec Doumé

Disponible en DVD : 
http://www.docnet.fr/
http://www.amortout.com/

Contact réalisateur : eastofhell.film@gmail.com


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