LE CINEMA DE RECYCLAGE // Interview

Le cinéma de recyclage de Julien Lahmi : « il existe de magnifiques images déjà filmées qui dorment dans les caves. Pourquoi ne pas les déterrer et aller ainsi chercher mon visage dans le visage des autres ? »

Issu du cinéma de Mash-up ou « cinéma de récupération », Julien Lahmi réalise des films à partir d’archives familiales qu’il détourne en y ajoutant des voix d’acteurs et son propre récit. Nous avons eu l’occasion d’assister à une projection de son court-métrage La Montagne au Goût de Sel, une jolie histoire de famille bénéficiant de la poésie et de la magie des images du passé. Intéressés par son cinéma de recyclage, nous lui avons demandé de répondre à quelques questions. Riche idée car c’est lui qui parle le mieux de son attachant et passionnant travail de cinéaste !

© Julien Lahmi, La Montagne au Goût de Sel

© Julien Lahmi, La Montagne au Goût de Sel

Pouvez-vous nous parler de votre cinéma de recyclage ? 

Mon cinéma de recyclage est un cinéma Mash-up de « bobines de films de famille » datant de 1920 à 1990. Ce cinéma a pour particularité de chercher à réveiller les fantômes dormant dans ces vieilles boîtes de péloche. Mon ciné de recyclage est mû par le désir de donner la parole aux morts présents sur ces images. Je ne crois pas à ceux qui font s’asseoir des gens autour d’une table et qui demandent aux disparus de faire bouger un verre ou une boule de cristal. En revanche, je crois à la préciosité de ces images de famille, traces du passé qui nous aident à mieux comprendre notre présent.

Je m’attache donc à dépoussiérer ces archives, à les « désarchiver », leur donner de la chair, les rendre compréhensibles et émouvantes pour le grand public. Dans ce but, je travaille notamment avec des comédiens. Nous cherchons ensemble les mots de ces familles, jamais enregistrés par leur caméra non sonore (Super 8, 9.5 mm et 16 mm). Nous nous installons devant un écran diffusant ces images muettes et nous lisons sur les lèvres pour ensuite synchroniser la voix du comédien avec les bouches des personnes présentes à l’image. Nous faisons également des captations sonores des comédiens, en décalage-dissonance avec les images. Je les dirige lors d’improvisations où nous inventons et jouons des scènes intimes du couple et des frictions familiales, scènes qui n’existent pas dans le bonheur obligé des bobines de famille.

© Julien Lahmi, La Montagne au Goût de Sel

Première minute de La Montagne au Goût de Sel : vidéo

Pouvez-vous nous donner des exemples de cinéastes proches de votre cinéma ?

Utiliser un matériau produit par un tiers pour en faire une oeuvre personnelle, cela est vieux comme le monde et l’histoire de l’art en regorge d’exemples. S’emparer de la matière « bobines de films de famille » est une pratique assez courante dans le cinéma expérimental ou dans certains films documentaires à base d’archives. Cependant, dans le cinéma expérimental, ces matériaux servent uniquement pour une expérience esthétique et sensorielle. Quant aux documentaristes, ils se contentent d’utiliser ces images comme de courts éléments illustratifs du passé. Dans mon cinéma de recyclage, ces images sont les éléments constitutifs de la narration et sont traitées comme des plans de film de fiction.

Il y a cependant quelques réalisateurs qui ont des pratiques proches de la mienne. Dans ma famille de cinéma, on peut citer le travail d’Arnaud des Pallières qui, avant le long-métrage Michael Kohlhass, a réalisé le très mystérieux Diane Wellington. Avec quelques images amateur, de la musique et des cartons, à la manière du cinéma muet, il recrée avec intensité l’histoire d’une jeune femme disparue. Il y a aussi Instantaneas de Lucas Otero : 672 photos collectées sur Instagram, multiples intimités banales qui, par la grâce du montage, donnent vie à une histoire universelle. Et mon coup de coeur, même s’il utilise également des archives non amateur : l’hypnotique Eût-elle été criminelle de Jean-Gabriel Periot que je vous invite à regarder sur mon blog. Un film d’utilité publique !

Où trouvez-vous les films amateurs que vous détournez ? Comment et pour quelles raisons les sélectionnez-vous ?

Je glane ces films amateurs dans les greniers de mes voisins ou les cinémathèques à travers l’Europe. Au début, il s’agissait de mes propres films de famille. Dans Le Film de sa Vie, j’ai prêté les images Super 8 filmées par mon père quand j’étais enfant au personnage fictionnel d’Elena. Elles sont ses souvenirs puis deviennent plus que ça. Puis a commencé un long processus de distanciation. Airport est un film musical utilisant les images de mon grand-père aviateur. La Montagne au Goût de Sel est principalement constitué d’images tournées par mon arrière-grand père que j’ai découvert grâce à ces bobines. En effet, ma mère n’a vu son père que trois fois dans sa vie et a ensuite été adoptée. Son oncle m’a dit un jour : « au fait, toi qui es cinéaste, ça t’intéresserait d’avoir ces bobines datant des années 1930 et 1940 ? » Je suis reparti bien chargé dans le RER mais conscient que j’avais un trésor dans les mains. Pour matérialiser certains rêves et angoisses des personnages du film, j’ai eu recours à des bobines provenant d’autres familles et notamment certaines images que j’ai tournées moi-même puisque je filme aujourd’hui ma famille en Super 8. Aujourd’hui, je travaille avec des fonds d’images de familles qui me sont inconnues et qui sont précieusement conservées dans des cinémathèques publiques comme le Forum des images ou des institutions privées comme Lobster Films, Serge Bromberg, etc. Finalement, la provenance de ces films amateurs importe peu. Seul compte le lien affectif que je peux créer avec eux. Certains fonds amateur m’émeuvent, je suis touché par ces personnes, leurs regards me parlent, j’ai l’envie irrépressible d’en savoir plus et mon imaginaire se met en marche.

© Julien Lahmi, Le Film de sa Vie

© Julien Lahmi, Le Film de sa Vie

Utilisez-vous toujours des films de famille et pourquoi ?

Je n’ai pas fait que du cinéma de recyclage mais oui, dans mes films de recyclage, je me contrains à utiliser uniquement des films de famille car ce matériau stimule ma créativité. La fraîcheur de ces images permet une interpellation directe du spectateur. Le regard caméra, banni dans l’image de cinéma professionnelle, y est omniprésent et permet de construire des histoires de cinéma impliquant autrement le public. Ces images n’ont pas été construites selon le langage classique du septième art. Elles m’obligent donc à trouver des solutions inédites de mise en scène, d’explorer de nouvelles voies pour raconter des histoires en images et en sons.

Connaissez-vous ou avez-vous une idée de l’identité des personnages des films que vous recyclez ? Cherchez-vous à en savoir plus sur leur vie ?

Je fais des recherches sur les lieux et les époques, le contexte social et historique dans lequel ces personnages ont vécu. En revanche, je ne vais pas interroger leurs descendants, car je ne veux pas d’opinions crispées par l’affect. Seul m’importe ce que disent leurs images sur l’écran. J’en vois d’abord la couleur principale, puis je vais dénicher les nuances dans un regard, un photogramme. Je dis d’emblée aux spectateurs que ce qu’ils vont voir est une pure fiction. Une fois que ce contrat est clairement énoncé, je m’autorise toutes les inventions qui me paraissent justes et respectueuses des images. J’ai toujours préféré la définition d’Almodovar à celle de Godard : pour moi, le cinéma n’est pas 24 fois la vérité à la seconde mais 24 mensonges par seconde qui aboutissent à une vérité.

La question des droits d’auteur se pose-t-elle et comme est-elle résolue ?

Aucun projet ne démarre sans l’autorisation de la famille et des ayant-droits. Pour l’instant, je n’ai jamais eu de refus, mais si un jour c’est le cas, je n’insisterai pas. Jusqu’à présent, les personnes ont fait confiance à mon honnêteté de réalisateur et à l’intérêt cinématographique du projet. Les filmeurs des images originelles sont, bien sûr, cités au générique. Toutefois, j’appréhende toujours la réaction des familles quand elles sont dans la salle. Le plus beau compliment, je l’ai eu lors du festival Traverse Vidéo à Toulouse où un descendant direct m’a dit : « c’était ma mère que je voyais à l’écran et pourtant, au bout de quelques minutes, j’étais plongé dans une fiction que, captivé, je suivais pas à pas. »

Connaissez-vous à l’avance votre récit ou vous inspirez-vous des images ?

J’ai toujours trouvé cela plutôt étrange de devoir produire un écrit d’abord pour ensuite réaliser un film c’est-à-dire un puzzle d’images et de sons. Je pense que le cinéma du XXIème siècle est désormais assez mûr pour se libérer de l’écrit. Pour ma modeste part, c’est l’image qui va m’inspirer un désir d’histoire. Et si je cadre les choses pour les comédiens, je leur laisse toujours une part de créativité. Les mots jaillissent aussi de leur sensibilité à eux.

A travers le cinéma de recyclage, quelles sont vos intentions artistiques ?

Aujourd’hui, les images sont partout. Je ne vais pas me plaindre de la démocratisation de leur production : l’outil cinématographique est désormais accessible à tous et c’est tant mieux. En revanche, à valeur de comparaison, je pense que l’invention de l’imprimerie n’a pas fait de nous tous des écrivains. Le flot d’images qui sont produites sans véritable intention dissimule celles qui peuvent nous faire grandir. En tant que cinéaste, je me pose moi-même la question de la nécessité de rajouter à tout prix d’autres visuels à la cacophonie ambiante. Mon but n’est pas de fabriquer des « visuels » mais des « images », c’est-à-dire d’émotifs objets de lumière qui dégage de la chaleur et du sens. Or il en existe de magnifiques déjà filmées qui dorment dans des caves. Pourquoi ne pas les déterrer et aller ainsi chercher mon visage dans le visage des autres ? Le cinéma de recyclage souhaite rendre clair et accessible à tous ces grands terrains vagues de la mémoire.

Quels sont vos futurs projets ?

Un long-métrage intitulé Cut Cut Bang Bang et produit par Lobster Films (César du meilleur documentaire en 2010). Qui n’a pas un jour rêvé de se glisser dans la peau d’un ou d’une inconnu(e) ? C’est ce que va faire Ben, un geek de cinéma, en plongeant dans la seule chose qui a survécu de la famille Wlasto : 4 h d’images muettes datant de 1929. Une femme, un homme, leurs amis, leur vie sociale et intime, à Paris et autour du monde (Deauville, côte d’Azur, Grèce, Chine, Japon, Hawaï, Etats-Unis…). Un monde de richesse et d’insouciance qui ne va pas tarder à disparaître avec la crise de 29. Ben va tomber sous le charme de la jeune femme qu’il découvre dans les images et, convaincu qu’elle est en danger, va enquêter au milieu des images. Jusqu’à la folie ?

Au delà de ce film de cinéma, nous voudrions développer un projet transmédia à l’échelle européenne où l’internaute pourrait mener sa propre enquête dans la jungle des images Wlasto et participer à une version évolutive du film. Ca vous dit ?

© Julien Lahmi, Cut Cut Bang Bang

Trailer Cut Cut Bang Bang : vidéo.

 Propos recueillis par C.C.

Pour aller plus loin :

Blog et site de Julien Lahmi

Page Facebook du film La Montagne au Goût de Sel

Festival du film de Mash-up au Forum des images

Suggestions de lecture :

L’obsession de l., Howard Norman, Christian Bourgois, 2004

Trois fermiers s’en vont au bal, Richard Powers, Le Cherche Midi, 2004

 


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