THEATRE // Répétition de P. Rambert (regards croisés, 1/3)

« Les mots sont là je les emploie ». « Répétition » de Pascal Rambert, au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 17 janvier 2015.

Répétition de Pascal Lambert

On prendrait une seconde et on l’étirerait. Et on ferait le pari que dans la brièveté d’un regard échangé autour d’une table, tout l’infini du temps (ce qui a été partagé, de ce qui aurait pu l’être) est contenu. Un infini qui tiendrait dans le ruban d’une gymnaste qui tourne sur lui-même. Répétition, c’est l’histoire de la déflagration possible d’une structure. Cette structure, c’est ce qui unit les quatre personnes que nous avons sous les yeux : leur relation de travail, leur amour, leur amitié – cette utopie qu’ils ont construite pendant 20 ans.

A partir de ce « temps suspendu », la parole naît. Elle traverse Audrey, puis Emmanuelle, Denis et Stan. Quatre prises de parole, quatre tentatives de définir le langage. Tout ce que le langage dit – ou échoue à dire du monde. Mais quelle que soit la finalité de l’entreprise, « les mots sont là je les emploie ».

Ils sont quatre et ils créent des « hologrammes collectifs » – ils utilisent des mots pour générer des images : des images en nous, en eux, flottantes entre eux et nous. Ils oscillent entre différents niveaux de réalité, entre différentes strates de conscience. Ils explosent la frontière entre le réel et la fiction, car elle n’a aucune importance – puisque ce qu’ils disent du théâtre nous parle du monde, nous parle de nous. Nous parle, nous atteint.

Quatre trajectoires, atomiques, organiques, qui réorganisent l’espace à chaque seconde – à eux quatre ils sont le monde. De l’infiniment petit à l’infiniment grand. Parfois dans leur circulation qui s’invente chaque soir, en temps réel, adviennent des accidents. Et ces collisions racontent aussi quelque chose du cosmos, de l’oscillation permanente entre la fluidité et les heurts au sein de la matière.

Ça se passe dans un gymnase, un espace de travail partagé, un espace marqué au sol – délimité, des trajectoires schématisées, un terrain. Le terrain du jeu, avec ses règles propres, tellement mêlées les unes aux autres que plus personne ne peut les lire, les comprendre. Si ce n’est ce cercle vide, au centre. C’est un gymnase : au fond, on voit deux portes carrées de part et d’autre, et un troisième carré flotte au centre, le carré du panier de basket. De ces trois carrés qui structurent l’espace, on peut rêver les trois portes de la tragédie antique. D’un stade l’autre – d’un millénaire l’autre.

Et la tragédie est partout. Elle s’infiltre dans la fiction, elle prend le nom de Diane, elle propose des messagers, elle inocule des vers raciniens «  j’entendrai des regards que vous croirez muets », elle apparaît dans les postures des corps, dans l’imaginaire offert, dans les forêts. Tout est là en réminiscence.

« On va répéter » et chaque invitation à la répétition sonne comme une réplique de Tchekhov, porteuse d’autant d’élan que de désespoir – et l’on se dit écrivain – comme on se prendrait pour une mouette, toujours à côté de ce que l’on souhaitait dire.

Mais la parole a cette vertu de traverser les corps : c’est un souffle qui expose l’intérieur à l’extérieur, qui part des cages thoraciques d’où naissent les rêves, c’est un influx qui tient les corps debout, avant l’effondrement.

En filigrane la Russie stalinienne, en filigrane des mondes en décomposition – et de quoi se recomposera le suivant – à partir de ce que nos aînés nous ont laissé, de ce que nous laisserons aux jeunes gens. En filigrane un prénom : Nadegda, l’espoir. Un prénom pour deux patronymes : Mandelstam ou Staline. Ambivalence ultime. Poète ou bourreau.

Faisons le choix de retenir ici celle qui apprit par cœur les poèmes de son mari. Pour que son œuvre résiste à l’exil, au goulag, à la mort. Son corps, son esprit : « un coffre ». Lieu de conservation des mots de l’homme qu’elle aimait.

Morgane Lory, auteure, metteure en scène et directrice artistique de la compagnie Le Don des Nues (http://dondesnues.com)

Répétition, de Pascal Rambert, avec Denis Podalydès, Emmanuelle Béart, Stanislas Nordey et Audrey Bonnet, au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 17 janvier 2015


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