THEATRE // Nkenguegi

Une furieuse nécessité. C’est ce qui me reste de ce spectacle. Nécessité de (sur)vivre, de dire l’horreur complexe de la vie des migrants, pris entre leur passé lourd, leur présent écrasant, leur espoir dément dans le futur.« Comment vivre quand on a perdu son rêve ? », dit un des personnages.

Sur scène, 11 interprètes, dont Dieudonné Niangouna, se plongent dans des états de transe, par un flot de paroles, par une faiblesse ou une fureur extrêmes. Tous les moyens sont bons, musique, vidéo, texte, danse, pour nous faire traverser les états terrifiants qu’a sans doute vécu tout migrant : fuir la violence de son pays, risquer la mort pour venir ici et vivre l’inévitable désenchantement de ce qui s’avère être tout sauf un Eldorado. Il en ressort une beauté profonde de la désillusion, cynique, nihiliste, revenue de tout, et c’est là la force du projet : s’ancrer dans l’actualité géopolitique pour en dégager un point de vue sur la vie, au-delà de tout prêchi-prêcha moral, au-delà de toute récupération facile.

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Dans cette traversée-fleuve de trois heures, je n’ai honnêtement pas compris grand chose, mais je crois que ce n’est pas le but. Dieudonné Niangouna nous plonge dans des abîmes de complexité d’où ressortent avant tout des états de corps, un vécu, et des êtres humains : généreux, totalement investis, sans triche, sans dérision, sans distance. Ils sont beaux et troublants jusque dans leur maladresse, assumée avec une honnêteté irréprochable, qui les rend fragiles. Les corps, africains et européens, s’expriment différemment (les africains font preuve d’une vitalité incroyable à côté de laquelle nous paraissons mortifères : on a l’impression qu’ils nous engueulent, et on comprend vite que c’est un moyen d’expression, une véritable pulsion de vie, qui jaillit avec force et se communique aux autres. C’est beau d’assister à ça.) Dieudonné Niangouna lui-même entraîne ses partenaires et propose ici un jeu dont on a perdu l’habitude : furieux, violent, intègre, total. « Dans la vie il n’y a pas de brouillon. » On peut dire qu’il le met en pratique, en y allant à 200%. C’est risqué, car sans aucune délicatesse pour l’autre, que ce soit les interprètes ou les spectateurs (ça m’a gêné parfois, et sur la durée d’une carrière à venir, je crains la potentielle dérive autoritaire), mais là, c’est tellement investi qu’il y a une forme d’évidence qui s’impose. Parfois, c’est bien d’être secoués.

Je ne suis pas sûr d’avoir tout aimé, et peut-être tant mieux : la friction, ça a du bon. C’est vivant. J’ai regretté que ce soit dans une grande salle fermée, où le public est bien séparé de la scène, bien tranquille dans son fauteuil, dans le luxe de moyens du théâtre subventionné. En même temps Dieudonné Niangouna, dans la droite lignée de la négritude d’un Césaire ou d’un Senghor, sait retourner les armes du pouvoir en place (le luxe des moyens scéniques, la langue très littéraire, le prestige du lieu) pour les retourner contre ce pouvoir même et en exercer une vraie critique. Je me dis que d’ailleurs ça aurait peut-être mérité d’être dit : dans tous ses défauts, l’Occident a quand même ceci qu’il fait jusque dans ses institutions une vraie place à un discours critique. C’est piégeux, car c’est souvent la caution morale à tout un tas de violences d’Etat (et Dieudonné Niangouna n’échappe sans doute pas à ce piège : autoriser une pièce critique sur notre politique migratoire permet aux autorités, paradoxalement, de la prolonger) – mais quand bien même, ce n’est pas rien.

En tout cas je suis sûr d’être heureux d’avoir vu ce spectacle, et d’avoir envie de le recommander. Parce que ça fait du bien de voir un spectacle pas propret ni bien-pensant, porté par une telle force intérieure, entre pulsion de mort et pulsion de (sur)vie.

Mathieu Huot
Membre du collectif Open Source

 

 Nkenguegi texte et mise en scène: Dieudonné Niangouna,
TGP, St-Denis
du mercredi 9 au samedi 26 novembre Lundi au samedi 20h, dimanche 15h30, relâche mardi


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