THEATRE // MDLSX –

Salvateur trouble dans le genre. A quelques jours du second tour des primaires de la droite et du centre, alors que les relents réactionnaires de la manif pour tous refont surface, aller voir MDLSX fait l’effet d’une petite bombe de liberté et d’élan de vie. Éloge du transgenre, ce spectacle proposé par la compagnie italienne MOTUS, formidablement interprété par la performeuse Silvia Calderoni, propose une hybridation de la pensée féministe / queer /post- pasolinienne.

Commencer par la fin : « My girlfriend is a marxist »

C’est ce qu’on peut lire sur le T-shirt de Silvia Calderoni quand elle vient nous saluer, après nous avoir offert le récit d’une métamorphose subie – puis choisie. Traversant l’enfance, puis l’adolescence, la performeuse incarne avec humour et poésie l’histoire de cette transformation, faite de confrontation à la violence du milieu médical, des définitions encyclopédiques qui la qualifient de monstre. Récit initiatique, l’héroïne part à la rencontre de son être en devenir, et du monde. MDLSX est aussi un récit familial, emprunt d’une grande tendresse, qui ne fait pas l’impasse sur les questions politiques et économiques qui sous-tendent l’impératif de binarité sexuelle. Car les enjeux de genre sont étroitement liés à la domination d’un système capitaliste où l’hétéro-normativité structure le foyer, unité de base de la consommation.



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Sans jamais tomber dans la provocation gratuite, ce récit de métamorphose s’incarne au plateau à travers un corps qui se donne à voir sans voyeurisme, car il se soumet avant tout à sa propre observation, par le biais d une webcam agissant comme un miroir – que raconte ce visage ? Que renvoie ce corps comme signes d’appartenance à l’une ou l’autre catégorie ? Nous interrogeons, fascinés, ce corps à travers la grille de lecture qui nous a été transmise. Et force est de constater que cette apparition résiste à être cataloguée, rangée dans l’une ou l’autre case. Nous assistons à la danse d’un être qui aime à circuler, à outrer les postures qui nous permettraient de l’assigner d’un côté ou de l’autre. Une ligne qui soudain se cristallise par un rayon laser, en dessous duquel la performeuse de se faufile, jusqu’à mettre son sexe dans le faisceau, simulation à la fois drôle et tragique de cette opération qui permettrait de « trancher » la question de manière définitive.

Face à cet acte résistance à la normativité médicale, on pense aux écrits de Judith Butler et de Michel Foucault, mais aussi à la Matrice de la race d’Elsa Dorlin qui nous rappelle que le récit de la science a été historiquement écrite par des hommes qui interprétaient le biologique selon leurs propres critères idéologiques.

De la porosité des frontières – de la fluidité comme moyen de réinvention

Pourtant l’hermaphrodisme est présent dans toutes les cultures de la Grèce antique à l’Inde, et bien souvent divinisée. Aujourd’hui, il peuple nombre de fantasmes inavoués. Pourtant le droit de chaque être à décider pour soi-même de la manière dont onsouhaite habiter son corps, éprouver la mouvance de ses frontières, continue d’être remis en question.

Frontières physiques poreuses, à l’image de nos frontières intérieures. Et c’est bien le lien entre les deux, cette fluctuation sacrée de celles et ceux qui décident de cheminer entre les lignes de flottaison, que ce spectacle nous donne à réfléchir. Or le pari de ce spectacle est plus que réussi, car il réussit à résonner au-delà du cas éminemment singulier de cette sirène des temps modernes, à atteindre l’endroit où cette liberté peut parler à tous. Pour la bourgeoise hétéronormée que je suis, il agit comme une invitation à m’autoriser cette fluidité interne, sans crainte – ou plutôt en espérant la dimension éminemment féconde que ce trouble pourrait générer, dans nos sociétés bien trop souvent figées, voire aspirant à des replis identitaires sclérosants. Et bien peu inventifs.

La première source d’invention et d’imaginaire, la première plasticité est pourtant bien celle de nos identités. A titre individuel comme au niveau du groupe social, un organisme qui se coupe de ses possibilités de transformation, qui refuse de se laisser influencer par l’autre, est dans un processus mortifère.

On voudrait aussi saluer l’audace de cette programmation. Parce que ça fait du bien d’assister à une forme théâtrale qui aborde les questions de son temps, avec les moyens de son temps – tout en affirmant une filiation historique, mythologique, dans une belle dialectique de douceur subversive. Et on voudrait conseiller ce spectacle à celles et ceux qui croient encore que la séparation stricte et binaire – du genre comme du sexe – est un donné de la nature.

Sans adhérer à tous les choix esthétiques, j’ai apprécié d’avoir les larmes aux yeux, contre toute attente, en écoutant Stromae. A travers la playlist omniprésente dans ce récit, surgit l’évidence que la musique populaire joue un immense rôle de catharsis et de soulagement. Elle propage des messages qui permettent, tout au long de nos vies, de nous sentir moins seuls, de rencontrer des frères et des sœurs lointain.e.s, qui partagent nos doutes et nos aspirations. Alors quand le spectacle s’achève sur cette image d’un père dansant avec son enfant prodigue (fils ou fille – who cares?) sur « imitation of life » de REM, et quand on voit s’afficher le titre de la chanson des Smiths «Please, please let me get what I want » –  on ne peut que se réjouir de vivre dans une société où il est possible de voir de telles formes sur les grandes scènes subventionnées.

C’est par les marges que se renouvellent les esthétiques, et le point de vue minoritaire aide l’ensemble d’un groupe social à comprendre la violence normative et à penser la fluidité de nos appartenances identitaires. Trouble et soulagement, étrangeté apaisante, émouvante, salvatrice – porteuse d’espoir.

Morgane Lory, autrice et metteuse en scène, Cie le Don des Nues

MDLSX, du 23 novembre au 03 décembre 2016 au Nouveau Théâtre de Montreuil
Compagnie Motus
dramaturgie Daniela NicolòSilvia Calderoni
son Enrico Casagrande en collaboration avec Paolo PanellaDamiano Bagli
lumière et vidéo Alessio Spirli
régie Daniela NicolòEnrico Casagrande en alternance avec Paolo PanellaIlena Caleo
avec Silvia Calderoni


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