THEATRE // Le Sacre du Printemps

Le Sacre de Castellucci ou le retour à la poussière. Présenté à la Grande Halle de la Villette du mercredi 10 au dimanche 14 décembre, « Le Sacre du Printemps » de Romeo Castellucci clôture la série de trois spectacles du metteur en scène italien proposée dans la cadre du festival d’Automne.

Derrière une paroi transparente, une immense machinerie suspendue. Début de la musique. De l’obscurité naît un scintillement de diodes rouges – apparition d’une constellation qui augure le déclenchement des machines. Commence alors la chorégraphie de poussière.

Pendant trente minutes, Roméo Castellucci orchestre un spectacle synesthésique où la musique devient une matière visible, vibrante : la composition de Stravinsky se déploie sous nos yeux en tourbillons et filaments de cendres, qui s’égrainent au sol pour y former un relief accidenté. Le tournoiement de la matière est exclusivement éclairé par des néons et faisceaux blancs, accentuant la dimension industrielle de cette œuvre. On croirait qu’une usine désertée, ensorcelée joue pour elle-même ce spectacle – en l’absence de toute présence humaine.

Le Sacre du Printemps, Castellucci

Progressivement l’espace se transforme : en fond de scène apparaît un grand rectangle blanc sur gris, qui n’est pas sans rappeler l’oeuvre du peintre Mark Rothko (dont Castellucci s’est inspiré pour son précédent spectacle The four seasons restaurant). Les rideaux noirs qui encadrent la machinerie se retirent tels une marée, l’espace devient blanc. Lentement les machines descendent : on croit assister à l’atterrissage d’un mystérieux vaisseau à la surface d’un nouveau monde. Nous sommes conviés à une odyssée, un rituel de la matière, une danse dont le sens nous échappe, mais qui exerce une pure fascination.

Puis la paroi est elle aussi recouverte d’un rideau, sur lequel un texte est projeté. Froid et descriptif : cette matière, cette poussière, c’est de la cendre d’os. Un fertilisant industriel, à base de bovins. Tout le processus de fabrication est alors décrit : composition chimique, température de combustion, quantité de cendre utilisée pour le spectacle. Des ombres humaines apparaissent, rassemblant la poussière, vidant les machines. Le Sacre est terminé, mais un son continu accompagne le ballet de nettoyeurs industriels dans leur combinaison immaculée. Le public n’ose applaudir, n’ose partir, ne sachant pas si la fin de la musique de Stravinsky annonce la fin du spectacle, si le retour des hommes sur scène conditionne l’applaudissement des machines.

Le livret du Sacre du Printemps raconte une danse sacrificielle. La mort d’une jeune fille pour s’attirer les faveurs du Dieu du Printemps. Le rituel de mort et de renaissance est transposé ici par Castellucci grâce à l’utilisation des fertilisants d’origine animale, qui deviennent une forme industrialisée d’offrande à la terre.

Roméo Castellucci n’entend pas délivrer de message. Il propose des images dont la force et l’ambivalence doivent susciter échos et interprétation chez le spectateur. Images visibles susceptibles d’entrer en résonance avec les images cachées en chacun. Cette performance s’inscrit pleinement dans la continuité historique du Sacre, qui fit scandale à sa création en 1913. Point de scandale en 2014, mais une proposition radicale, d’une beauté saisissante, dont la fin, par sa froideur chirurgicale, nous invite à interroger notre rapport à la nature, aux cycles de vie, aux rites, au sacré.

Privé d’acteurs, le théâtre retrouve paradoxalement ses fonctions originelles : un lieu au sein de la cité où l’homme tente de rendre compte des dimensions essentielles et énigmatiques de son existence.

Morgane Lory, auteure, metteure en scène et directrice artistique de la compagnie Le Don des Nues (http://dondesnues.com)

Le Sacre du Printemps, de Romeo Castellucci, du 9 au 14 décembre 2014 à la Grande halle de la Villette


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