THEATRE // La communauté imaginée ou le syndrome 12 hommes en colère

Déplier la complexité du réel. Les 12 et 13 janvier, le Collectif Nash présente au Centre Paris Anim’ les Halles sa dernière création :  La communauté imaginée ou le syndrome 12 hommes en colère. Reprenant la structure de la pièce de Reginald Rose (écrite en 1953 et portée à l’écran par Sidney Lumet en 1957) – ce collectif nous propose d’assister aux délibérations d’un jury à propos de ce qui semble être incontestablement un parricide.

 « Les faits ne sont pas tout faits, il faut les faire » Paul Veyne.

Pourtant, parmi les onze jurés, une personne semble ne pas partager l’incontestabilité des faits, des preuves, des témoignages concordants – visant à accuser le fils de l’assassinat de son père. Or ce doute persistant et courageux de l’une contre toutes et tous, oblige l’assemblée à une déconstruction des faits, du faisceau de présomptions, et plus globalement à une déconstruction de la mécanique sociale et de sa machine à juger, à produire des coupables.


Le syndrome 12 hommes en colère

« Syndrome 12 hommes en colère », de la justesse d’un sous-titre

N’ayant ni lu la pièce, ni vu le film, j’arrivais en n’ayant qu’une seule certitude : un homme, en l’occurrence une femme, peut à elle seule retourner les certitudes de onze autres (en l’occurrence ils sont onze au total). C’est donc a priori en connaissance de ce syndrome que la communauté des spectateurs aborde ce travail – c’est à dire, en se concentrant moins sur le dénouement que sur le processus de mise en doute et la force de conviction qui vont permettre de retourner l’avis de tous les protagonistes. A ce titre, cette pièce est une  merveilleuse mécanique de précision. Il faut du temps pour argumenter, du temps pour remettre en question. Or nous avançons pas à pas, spectateurs fascinés, dans ce processus de déconstruction, dans la finesse de l’analyse, dans la diversité des interprétations, dans la remise en question des évidences et des jugements pré-établis, sans nous ennuyer durant l’heure quarante cinq durant laquelle « se déjoue » un procès – auquel nous n’avons pas assisté.

Mais avons-nous besoin d’avoir vu le procès pour savoir qui est socialement désigné comme coupable ? C’est peut être le point de départ de ce travail : montrer, en reprenant tout aussi bien les conclusions de la Fontaine (Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.) que l’analyse du sociologue Didier Fassin sur la fabrique de la justice  en France aujourd’hui ( l’Ombre du monde – 2015) – qu’il vaut mieux venir d’un quartier bourgeois que d’une banlieue du 93 si l’on veut se voir appliquer la présomption d’innocence.

Evidemment, l’intrigue proposée par cette pièce est assez complexe pour que la culpabilité du jeune homme semble fortement assurée au départ, et que la remise en question des évidences oblige à une analyse subtile et nuancée. Le doute fondamental émis par la jurée est d’ailleurs présenté plus au regard de la sentence que des faits – avec l’argument que le sort d’un individu mérite bien quelques minutes de discussion. Mais ces quelques minutes vont bientôt avoir pour conséquence de détruire méthodiquement les édifices de certitudes de chaque individu présent.

Nombreuses sont les forces de cette proposition théâtrale : la première est de nous rappeler que les « faits » sont avant tout des constructions mentales, comme le rappelle l’historien Paul Veyne. Le réel n’est pas donné, il est construit tout les jours, tout le temps, par chacun de ses protagonistes. Le réel impossible de Lacan est une fiction que nous construisons en permanence, emprunte d’idéologies, coloré par notre subjectivité, notre vécu, nos expériences. Au sein de ce jury, c’est bien la diversité des interprétations de onze individus par rapport à la même histoire, qui est à l’oeuvre. Et la diversité des mélodies qui surgit de l’entrée en résonance de deux histoires. Parce que nous apposons tous notre filtre subjectif quand nous observons un fait ou un individu – et que notre devoir premier, en tant qu’être humain devrait sans doute être simplement d’en avoir conscience.

Au service de ce propos essentiel, onze acteurs singuliers et exigeants, qui proposent chacun une vision du monde, et une modalité d’incarnation qui leur est propre. La richesse du jeu, quoique toujours empreint de naturalisme, est très jouissive pour les spectateurs – l’approche de l’interprétation est ludique, généreuse, inventive : nous sommes face à des acteurs qui créent et recréent, qui s’amusent des codes – qui s’autorisent aussi à les déconstruire. Ainsi, au sein d’une proposition majoritairement réaliste, quelques incursions nous sortent du dogme de vraisemblance théâtrale. Inventivité du jeu, inventivité dramaturgique, nous sommes face à une forme qui refuse de se laisser enfermer – et qui utilise tous les moyens à sa portée pour faire avancer son questionnement.

Un des éléments majeurs de cette proposition scénographique tient dans le rapport tri-frontal et la projection en direct d’images filmées au plateau. Le spectateur est donc confronté à des gros plans de visages, à une diversité de point de vue (le sien, celui des autres spectateurs au bord du plateau, et celui de la caméra, c’est à dire d’un cadre). Ainsi donc, la mise en abîme de ce que l’on voit, ce que l’on observe d’un endroit du monde, est présente dans le spectacle. Par ailleurs, le gros plan, est aussi une invitation à contempler le singulier : le visage comme élément métonymique du subjectif. En tant que spectatrice, je t’entends, et je te vois dans le détail, je vois celui qui te fait face, je te vois de dos et de face en même temps. Dédoublement du point de vue qui accentue la métaphore du point de vue social.

Durant le spectacle, face à la dextérité des acteurs et des actrices, on se questionne sur le processus de travail qui a donné lieu à chaque trajectoire : ce que chaque interprète a proposé, inventé, pour construire le récit de son rôle – tout en appréciant la profonde humilité de chacun. Car il ne s’agit pas de savoir qui joue « mieux » ; chacun est au service du propos de cette pièce : le jury comme un microcosme, traversé par les mêmes questionnements que l’ensemble de la société, les mêmes peurs, les mêmes clichés, les mêmes rapports de domination, etc… L’immense qualité du spectacle tient aussi au fait que chaque point de vue est légitime, quel que soit son positionnement sur l’échiquier social et/ou idéologique. Me voici obligée d’écouter ceux que je n’aime pas, ceux qui ne pensent pas comme moi. Me voici obligée d’interroger mon propre prisme d’interprétation du réel.

Je parle ici à la première personne – car cela me semble important ici d’affirmer mon point de vue. Mais aussi, parce que j’ai rencontré certains des membres du Collectif Nash durant l’année écoulée. Nous nous sommes réunis avec le désir de questionner notre position en tant qu’artistes suite aux attentats de novembre 2015, puis nous nous sommes recroisés, place de la République, lors des quelques semaines de l’expérimentation générée par Nuit Debout. Il m’a été impossible de regarder ce spectacle en faisant abstraction de l’année écoulée. Année durant laquelle ce spectacle a été conçu. Evidemment les questions de fond soulevées par ce spectacle, autant que les questions formelles – sont un geste qui vaut comme une proposition concrète. « On est là, et on propose ça » – et c’est beau, drôle, complexe, émouvant. C’est une tentative, avec les moyens qui sont ceux du théâtre, de s’interroger en tant que collectif de création et d’interroger cette communauté qui vient vivre ce moment fort précieux qu’est une représentation théâtrale – sur les inégalités sociales, la fabrication des décisions de justice, et de nous demander aussi ce qu’on fait de nos doutes, ce qu’on peut faire de notre colère, pour sortir de la passivité, de la servitude, du relativisme à tous crins.

Fin de l’histoire. Tous les jurés ont changé de point de vue (pour certains on ne sait plus trop l’argument qui les a fait fléchir, mais c’est le seul bémol structurel de la proposition…), reste en scène celle par qui la déstabilisation fondamentale est arrivée. La lumière se baisse et je crains qu’elle ne parle. Tout ceci a été si intelligemment orchestré que je crains le faux pas, la fin moralisante… Celle-ci parle, très doucement. Elle me parle, en se parlant à elle-même. Elle m’intime de manière détournée à continuer, encore et toujours à nourrir le doute, entretenir le minoritaire en moi, à ne jamais sous-estimer la complexité du monde et des individus, à ne jamais amoindrir le poids des idéologies majoritaires, à ne jamais oublier qu’il n’y a pas de vérité, que chaque être est le produit de puissants courants qui structurent la société dans son ensemble, le point de croisement de nombreux déterminismes, et peut être aussi d’une part de mystère (le libre arbitre ?) et que – tant qu’on ne saura pas tout à fait séparer l’un de l’autre – nous aurons besoin que des œuvres, pleines de doutes et  de subtilité  nous appellent à la vigilance.

 Morgane Lory, autrice et metteuse en scène, Cie le Don des Nues

 

Les 12 & 13 janvier 2017 à Actisce Centre Paris Anim’ les Halles
Forum des Halles «Niveau -3» 6-8 place carrée, 75001 Paris         

La communauté imaginée ou le syndrome 12 hommes en colère, mis en scène par Camille Durand-Tovar, avec Kenza Berrada, Lucas Borzykowski, Isabelle Botte, Jean-Albert Deron, Camille Durand-Tovar, Camille Hoinard, Richard Jovial, Margot Ladroue, Laura Lascourrèges, Chloé Lavalette, Camille Pons, vidéo de Guillaume Leguay, lumière de Rémi Prin, régie plateau Pierre Barraud de Lagerie

Fondé en 2015, le Collectif NASH est issu (en grande partie) de la promotion #4 du Laboratoire de Formation au Théâtre Physique. Il se réfère à la théorie des jeux de John Forbes Nash : s’il est des situations stratégiques hasardeuses, le mieux pour augmenter ses gains est de savoir les partager avec ses adversaires, accepter de perdre quelques coups pour ne pas faire tapis.

12 hommes en colère, drame américain de Sidney Lumet, avec Henry Fonda, Martin Balsam, John Fiedler (4 septembre 1957)
12 hommes en colère, pièce de théâtre de Reginald Rose (1953)


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