THÉÂTRE // A comme Anaïs

D’après Correspondance passionnée entre Anaïs Nin et Henry Miller (éditions Stock, 2007) adaptée pour la scène par Françoise Courvoisier, A comme Anaïs dépeint, à travers les lettres échangées au cours des 2 premières années de leur rencontre, la relation explosive de deux écrivains de génie. Une pièce enthousiasmante sur la passion amoureuse et la passion de la littérature.

A comme Anaïs, Manufacture des abbesses, 2016

Anaïs Nin et Henry Miller se rencontrent à Paris à une période charnière de leur vie d’écrivains : elle, vient de publier Lawrence : une étude non professionnelle pour défendre L’Amant de Lady Chatterley qui fait scandale depuis sa parution, et rédige toujours son journal commencé depuis l’enfance, ces écrits intimes qui la rendront célèbre ; luiarrivé de New York depuis peu, s’apprête à publier son premier chef-d’oeuvre Tropique du Cancer. C’est en premier lieu le respect et l’admiration qu’ils ont pour le talent et le travail de l’autre qui les rapprochent. Puis naît une folle passion, entre amour sensuel et foisonnement intellectuel.

Je ne cesse de me demander : est-ce qu’elle regarde toujours les hommes aussi droit dans les yeux ? Henry Miller à Anaïs Nin

Comment vous ai-je choisi ? Je vous ai vu, de ce regard intensément sélectif – j’ai vu une bouche qui était à la fois intelligente, animale et douce… curieux mélange ; un homme humain, avec une conscience sexuelle des choses – j’aime la conscience –, un homme, je vous l’ai dit, que la vie enivrait. Votre rire n’était pas un rire capable de blesser, il était riche et moelleux. J’avais chaud, j’étais étourdie, et je chantais intérieurement. Anaïs Nin à Henry Miller

Dans leur correspondance, les deux écrivains se délectent de mots brûlants, chargés de vitalité, d’enivrement et de jouissance, à l’image de l’intensité et de la fougue de leur relation, à la fois amoureuse, charnelle et spirituelle. Ce sont deux artistes « que la vie rend ivre[s] », dit Anaïs. C’est donc un langage exalté et jubilatoire qui nourrit le jeu des comédiens, virevoltant et parfois dansant sur scène, transportés par l’énergie du texte.

Je ne vous ai jamais dit la joie, si intense, que j’ai éprouvée à votre retour de Dijon ; quelle joie, si intense, je ressens chaque fois que je vous vois agir de manière spontanée, comme moi. Et quelle joie encore lorsque, en plein délire, vous dites soudain quelque chose de très profond, comme des illuminations de vie – une lanterne qui ne s’éteint jamais complètement ; j’aime cela aussi. Une vie sombre, et puis cette conscience – j’apprécie cela, vous me comprenez ? –, c’est comme une intensification de tous les plaisirs. Anaïs Nin à Henry Miller

Je vous en prie, Henry, comprenez que je suis en pleine révolte contre mon propre esprit, que, lorsque je vis, je suis mes impulsions, mes émotions, je vis en incandescence. Anaïs Nin à Henry Miller

Les deux artistes ne vivent pas qu’une passion amoureuse mais connaissent un véritable bouillonnement de l’esprit. L’un et l’autre s’encouragent, se stimulent, se soutiennent, s’accompagnent, désireux de faire grandir l’autre, soucieux de l’épanouissement de l’autre autant que du sien. Les mots d’amour se mélangent alors aux réflexions sur l’écriture, la littérature, la poésie, la société, le sexe…

Vous me rendez terriblement heureux en me permettant de ne pas me couper en deux – en laissant vivre en moi l’artiste, si l’on peut dire, sans pour autant le faire passer avant l’homme, l’animal, l’amant affamé, insatiable. Aucune femme ne m’a jamais accordé tous les privilèges dont j’ai besoin – et vous, vous m’appelez si gaiement, si fièrement, en riant presque ; oui, vous m’invitez à aller de l’avant, à tout oser, à être moi-même. Je vous adore pour cela. C’est en cela que vous êtes un vrai régal, une femme extraordinaire. Quelle femme vous êtes ! Quand je pense à vous maintenant, le sourire me monte aux lèvres. Henri Miller à Anaïs Nin

A ton retour, je vais te donner une vraie fête de l’amour littéraire – ce qui veut dire baiser et parler et parler et encore baiser – et une bouteille d’Anjou entre-temps, ou un vermouth-cassis. Henri Miller à Anaïs Nin

La pièce rend bien compte de cette maladie de l’écrivain qui ne peut passer un jour sans écrire, cette urgence jouissive à coucher des mots sur le papier. Ces deux-là vivent avec la « conscience du poète ».

Jamais, jamais je ne pourrai rattraper le temps perdu. C’est pourquoi sans doute, j’écris avec tant de fougue, tant de démesure. C’est du désespoir… Henry Miller à Anaïs Nin

La mise en scène est peut-être un peu trop classique à notre goût, sans grande originalité – les comédiens, chacun dans son appartement, de part et d’autre de la scène, se retrouvent au centre lorsque les rendez-vous dans les cafés parisiens sont évoqués. L’adaptation théâtrale est néanmoins très réussie et les comédiens d’une énergie communicative. Les décors et les costumes nous entraînent avec délice dans le Paris des années 30 et son effervescence artistique.

Céline

A comme Anaïs, adaptation et mise en scène de Françoise Courvoisier, avec Olivia Csiky-Trnka et Frédéric Landenberg, à la Manufacture des abbesses (Paris 18e), jusqu’au 21 décembre 2016.

Correspondance passionnée, d’Anaïs Nin et Henri Miller, éditions Stock (2007)

L’Amant de Lady Chatterley,  de D. H. Lawrence, Gallimard (1932)

D.H. Lawrence : une étude non professionnelle, d’Anaïs Nin, éditions Rivages (2003)

Tropique du Cancer, d’Henry Miller, Obelisk Press (1934)


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