THEATRE // The Ventriloquists Convention

«Le Beau est toujours bizarre ». The Ventriloquists Convention, dernier spectacle de Gisèle Vienne, ne déroge pas à cette affirmation. Renouant avec une narration théâtrale apparemment classique dans un cadre réaliste, cette création conçue avec l’écrivain Dennis Cooper met en scène la rencontre de neuf interprètes accompagnés de leur marionnette, lors d’un séminaire consacré à leur pratique.

The Ventriloquists Convention, Gisèle Vienne

Cette fiction documentée, hybridée et librement inspirée de la vie des interprètes permet le déploiement d’un nouvel imaginaire théâtral, qui rend à la scène ce que le cinéma de genre a depuis longtemps considéré comme des esthétiques dignes de fascination. Des figures troubles émergent, loin des clichés normatifs, offrant de nouvelles perspectives d’identification et de représentation, à l’image de la diversité des pratiques culturelles.

Dans cette convention aux contours étranges, flirtant subtilement avec la ringardise, les protagonistes évoquent leur passion, et leurs carrières fortement hiérarchisées : des palais de Las Vegas aux croisières pour retraités, en passant par l’animation d’intermèdes entre deux concerts métal du Fuck You Festival.

Au sein d’un rythme étal, parfois déroutant, où l’humour et la tension sont toujours mêlés, des percées vertigineuses explosent la linéarité de la narration : chaque interprète développe en effet un solo (duo ?) mettant en lumière le profond mystère qui le lie à sa marionnette : double fantasmé, ami imaginaire, jiminy diabolique, frère incestueux, gémellité silencieuse …– nous renvoyant à la multiplicité des voix et des identités portées par chacun.

On assiste à ces apparitions hypnotiques, drôles ou profondément effrayantes, sans vraiment comprendre ce qui se joue sous nos yeux. L’art de la ventriloquie, accentuée par le subtil travail d’amplification vocale et l’utilisation parcimonieuse des compositions musicales de KTL renforcent la sensation de distance, de mystère et de doute. Nous entendons des voix sans trop savoir d’où elles surgissent, et même une fois la source repérée, il n’est pas bien évident de saisir qui parle à travers ces corps – quel objet est l’incarnation ou la symbolisation de l’autre.

Peu avant la fin du spectacle, Ines, ventriloque en milieu hospitalier, raconte à ses confrères ce  jour où elle a continué à jouer devant un enfant qui venait de mourir, car elle n’était pas certaine que l’âme du petit se soit déjà éloignée du corps. Au-dessus du plateau flottent encore quelques volutes de fumée, vestiges d’un précédent épisode. Métaphore en suspension de ce qui traverse les êtres et qui échappe à toute tentative de définition. 

Dans cette fable sur l’art se développe une pensée de l’incarnation, de la conjonction/disjonction des corps et des âmes. Ces expériences limites de métempsycose au plateau résonnent étrangement avec notre propre vécu de la pensée intérieure et du langage : « Dès que l’être humain commence à parler, le médium de sa parole (disons sa voix) est désincarné dans une certaine mesure, dans la mesure où il semble provenir, non pas de la réalité matérielle du corps que nous voyons, mais de quelque intériorité invisible – un mot prononcé est toujours quelque peu la voix d’un ventriloque, une dimension spectrale y résonne toujours. » (Slavoj Zizek – Quatre variations philosophiques, Editions Germina, 2010).

Morgane Lory, Autrice, metteuse en scène, Compagnie Le Don des Nues, membre du Collectif Open Source.

The Ventriloquists Convention, spectacle de Gisèle Vienne et de Dennis Cooper, au Centre Pompidou du 7 au 11 octobre  et au Théâtre des Amandiers (Nanterre) du 27 novembre au 4 décembre.


-- Télécharger THEATRE // The Ventriloquists Convention en PDF --


Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *