THEATRE // Phèdre, de Yi-Ting Hung

Les vraies recherches théâtrales, qui sortent des sentiers battus et ouvrent de nouvelles pistes, sont finalement assez rares. En soi, cet argument de la nouveauté est un leurre : on ne demande pas à une œuvre d’art d’être novatrice mais de nous toucher. Mais devant Phèdre d’après Racine de Yi-Ting Hung, j’ai senti qu’on pouvait me toucher d’une autre manière que ce que je connais déjà de moi-même. Une expérience singulière.

Le spectacle m’a proposé un rapport à la fois contemplatif et dans une hyper-sensualité au monde, à la fois très présent et presque mystique. Un travail encore fragile : on a cette sensation et puis on la perd. Mais j’avais l’impression d’assister aux premiers pas d’une démarche artistique importante, un Artaud ou un Régy pas encore (re)connu. Au moment où ça crée le plus de frottement. Et c’est ce frémissement-là qui est beau.

Si vous êtes suffisamment curieux, courez le voir !

 Le spectacle débute avec Baptiste Drouillac dans un prologue sur la synesthésie : un processus neurologique qui permet d’associer plusieurs sens et perceptions. La vue et le toucher, l’ouïe et le goût, etc. Pour certaines personnes, le chiffre 1 est jaune, mardi est souriant, le si bémol au piano déploie des triangles bleus, etc.

Si la tentative de retrouver la synesthésie est manifestement la méthode de recherche de l’équipe, elle est sans doute une fausse piste pour le spectateur. Un conseil, ne vous forcez pas à vivre une synesthésie. Laissez-vous aller, sit back, lâchez prise, et soyez simplement à l’écoute de ce que ça vous fait.  Le pari, je crois, ici, c’est que c’est par la sensation, plus que l’émotion, le sens, ou l’histoire, que la pièce vous parviendra.

Phèdre d'après Racine, Yi-Ting Hung, 2016

D’ailleurs de la pièce, il ne reste que des extraits, décousus, réagencés autrement que dans le déroulé de la chronologie narrative. La lumière et la bande son vont et viennent comme une vie autonome mais pas déconnectée. La langue de Racine se déploie comme un chant. Nadège Sellier en Phèdre est impressionnante de finesse, de précision et d’audace dans sa voix, dans sa réaction au texte, dans sa présence à la fois distante et bouleversée. Une raison d’aller voir le spectacle en soi. Et grâce au rythme qui prend son temps, on se laisse aller à sa propre rêverie, on part et on revient librement, on voyage intérieurement. Ma rêverie, au bout du compte, m’a amené à quelque chose que je n’avais pas conscientisé de la pièce : ceux qui veulent vivre la vie en grand finissent toujours par en faire payer le prix à quelqu’un d’autre, et au prix fort. Pas mal, pour Phèdre.

Ne vous laissez pas impressionner par la salle. La jauge est un peu trop grande, rapprochez-vous dans les premiers rangs ! Le noir dans la salle n’est pas noir, le tarif est inadapté (25€ plein tarif pour un spectacle expérimental !)…  Et tout cela conditionne les attentes du spectateur. Ce n’est juste pas la question : ne réclamez pas un résultat qui vous entraînerait en allant voir ce Phèdre, mais une démarche à suivre, en compagnie de l’équipe et de la metteuse en scène Yi-Ting Hung. Une démarche exaltante.

Mathieu Huot

 

Phèdre d’après Racine, mis en scène par Yi-Ting Hung (洪儀庭), avec Baptiste Drouillac et Nadège Sellier, du 6 au 11 septembre à 21h 15 au Théatre de Belleville

Assistanat à la mise en scène Chun-Ting Lin (林君亭), Installation Pierre-Sébastien Kuntzmann, Costumes Anh Duong, Lumières Ching-Lo Hsu (許境洛), Production Compagnie OXYM, Administration Linus Planchet

 


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