LIVRE // Les évaporés du Japon

Les disparitions volontaires sont au cœur du très bel essai « Les évaporés du Japon », publié en novembre 2014 aux éditions des Arènes. Une enquête fascinante qui révèle, à travers les histoires personnelles des évaporés, les failles de la société nippone.

Les évaporés du Japon, ©Stéphane Ramael

Chaque année, quelque 100 000 japonais disparaissent sans laisser de traces (en France, près de 10 000 s’évanouissent dans la nature pour une population 2 fois plus faible). La journaliste Léna Mauger et le photographe Stéphane Ramael ont voyagé à travers le Japon pour enquêter sur ce phénomène troublant. Ils sont allés à la recherche de ces hommes et de ces femmes qui ont tout quitté du jour au lendemain, mais ont aussi rencontré ceux qui aident les gens à disparaître et qui en ont fait leur activité principale.

Broyés par une société obsédée par la performance, par un système qui laisse peu de place à l’individu et par la crainte du déshonneur, les Japonais les plus vulnérables ou touchés par la crise fuient toutes sortes de difficultés : l’endettement, une perte d’emploi, un divorce, les discriminations sociales, la mafia. Au Japon, on n’impose pas sa honte, ses échecs à ses proches : On s’évanouit, on se suicide avant tout par politesse, pour ne pas jeter l’autre dans l’embarras. Quand certains refont leur vie, à la campagne ou dans l’anonymat des grandes villes, d’autres s’effacent complètement du système pour se marginaliser et disparaître pour de bon, parmi les sans-abris. Des ombres, des fantômes dans un monde parallèle, invisible, l’évaporation parfaite. S’enfuir, c’est courir à la mort.

Les photographies aux couleurs sombres et froides qui illustrent le récit des disparus renforcent le caractère dramatique et poignant des situations décrites. Une sensation d’irréalité, de cauchemar et de mélancolie accompagne ces histoires humaines, à la fois tristes et romanesques. Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci, disait Paul Eluard.

Enigmatiques et mystérieuses, les disparitions volontaires, qui incarnent l’idée de renaissance mais aussi l’illusion de la liberté, ont inspiré de nombreux artistes en littérature et au cinéma. Dans son roman Les évaporés, Thomas B. Reverdy évoque lui aussi les disparus du Japon. On se souviendra également du délicat roman de Marie Darrieussecq, Naissance des fantômes, dans lequel une femme voit son monde se désintégrer après la disparition inexpliquée de son mari. La recherche de l’être disparu vire au cauchemar pour l’héroïne du roman de Paul Auster, Le Voyage d’Anna Blume, que sa quête entraîne dans un monde post-apocalyptique. Côté cinéma, le film de Sean Penn Into the Wild décrit le voyage et l’aventure spirituelle d’un homme qui décide de tourner le dos à son existence confortable pour prendre la route en laissant tout derrière lui. Dans le film Sous le sable de François Ozon, une femme se retrouve seule face à la disparition mystérieuse de son mari. Enfin, le drame russe d’Andreï Zviaguintsev, Le retour, s’intéresse à la réapparition brutale d’un père dans la vie de ses deux fils. Car, comme le montre l’enquête de Léna Mauger et de Stéphane Ramael, les disparus finissent parfois par revenir après de longues années d’absence. Avec toutes les difficultés et les bouleversements que cela entraîne : J’ai tout juste 30 ans, et maintenant ? C’est facile de se dérober, beaucoup moins de se reconstruire.

Céline.

Les évaporés du Japon, de Léna Mauger et Stéphane Ramael, Les Arènes (2014)

Les évaporés, de Thomas B. Reverdy,  Flammarion (2014)

Naissance des fantômes, de Marie Darrieussecq, POL (1998)

Le voyage d’Anna Blume, de Paul Auster Actes Sud (1993)

Sous le sable, drame français de François Ozon (2001)

Into the Wild, drame américain de Sean Penn (2007)

Le Retour, drame russe d’Andreï Zviaguintsev (2003)

Le site du photographe Stéphane Remael : http://stephaneremael.com/


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