CINEMA // Racisme à la française

On aurait pu intituler cette chronique « Maghrébins de France, ces citoyens de seconde zone » car les deux films à l’affiche cette semaine font, sur des sujets très différents, ce triste constat. Tandis que le documentaire Qui a tué Ali Ziri de Luc Decaster est accablant pour la justice française, la fiction de Philippe Faucon Fatima radiographie les difficiles rapports sociaux vécus au quotidien par une famille algérienne.

Aliziri

Ali Ziri, un retraité algérien de 69 ans, meurt le 11 juin 2009 dans un commissariat à Argenteuil après son interpellation par la police lors d’un contrôle routier. Le procureur de Pontoise déclare : « la victime est morte d’un arrêt cardiaque dû à un cœur fragile ». La famille d’Ali Ziri vivant en Algérie, un collectif d’argenteuillais se crée pour demander une contre-expertise. Deux mois plus tard, l’institut médico-légal révèle 27 hématomes sur le corps d’Ali Ziri.

C’est en tant que simple citoyen et habitant d’Argenteuil que Luc Decaster a commencé à suivre les manifs du collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri. Puis convaincu de la légitimité de leur combat, il se met à filmer la famille et les amis de la victime face à la justice française. Pendant cinq ans, le cinéaste a suivi le collectif pendant que les médias restaient étonnamment silencieux sur l’affaire. Le réalisateur s’est aussi attaché à montrer les conséquences d’un tel drame pour les habitants d’une petite ville de banlieue comme Argenteuil.

Le film diffuse une rage que le spectateur partage de façon passive, mais qui est au final très salvatrice. Le montage délicat de Claire Atherton laisse le film respirer tout en mettant en valeur les personnalités étonnantes et exemplaires des acteurs engagés dans le combat. On espère que le film, seulement à l’affiche à l’Espace Saint-Michel à Paris, fera salle comble tous les jours comme ce mercredi soir.

FatimaPhilippe Faucon est l’un des rares réalisateurs français à explorer dans ses films l’identité arabo-française. Avec Fatima, il suit la vie d’une femme algérienne qui fait partie, comme beaucoup d’autres, des « invisibles ». Fatima (formidable Soria Zeroual), algérienne divorcée, vit avec ses deux filles. Nesrine (Zita Hanrot), l’ainée de 18 ans, rentre en 1ère année de médecine tandis que Souad (Kenza Noah-Aïch), la cadette rebelle de 15 ans, décroche de sa scolarité. Fatima, ne parlant qu’arabe et très mal le français, fait des ménages pour assurer la réussite de ses enfants.

C’est un film d’une douceur infinie que propose Philippe Faucon. A l’origine du projet, il y a le livre de Fatima Elayoubi Prière à la lune (petit recueil de poèmes aux éditions Bacheri). Loin de tout manichéisme, il livre le portrait magnifique, sans esbroufe,  d’une femme qui reste fière dans une société qui l’ignore. Cette fierté passe par la réussite de ses filles et par les mots qu’elle écrit le soir dans un cahier d’écolier. Si le film est si puissant, il le doit principalement à son actrice principale. Une comédienne professionnelle n’aurait jamais pu jouer avec autant de justesse que cette femme marocaine, mère de famille dans la vraie vie. Les deux jeunes comédiennes dans le rôle de ses filles sont émouvantes, chacune dans son registre. La mise en scène de Philippe Faucon accompagne subtilement ce trio dans cette histoire à faire pleurer les pierres.

A ceux qui aimeront le film, je conseille d’aller voir son précédent film, La désintégrationqui traite d’un autre aspect de l’intégration en France.

Salih B.

PS : Chantal Akerman, qui vient de nous quitter, laisse une œuvre belle et singulière. En 1982, elle avait notamment réchauffé notre hiver avec le film Toute une nuit.

Qui a tué Ali Ziri, documentaire français de Luc Decaster (octobre 2015)

Fatima, drame français de Philippe Faucon, avec Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenza Noah Aïche (octobre 2015)


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