CINE // Festival des 3 continents

Chaque année depuis 1979, à la fin du mois de novembre, la ville de Nantes donne des nouvelles des cinémas d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine et ce, grâce à l’un des meilleurs festivals au monde, le « Festival des 3 continents » qui s’est tenu du 25 novembre au 2 décembre. Reportage et compte-rendu de notre chroniqueur ciné et envoyé spécial à Nantes.

Festival-des-3-continents-36-e-éditionLa 36ème édition du Festival des 3 continents a ouvert une large fenêtre sur le cinéma colombien avec 39 films (courts et longs) projetés pendant toute la semaine. Dans El rio de las tumbas (1964) de Julio LUZARDO, la découverte d’un cadavre, retrouvé dans le fleuve bordant un petit village, met les habitants en émoi. Une comédie caustique doublée d’une charge politique où les comédiens s’en donnent à cœur joie. Le film de Nicolas RINCON GILLESLos abrazos del rio, (2010), Montgolfière d’argent en 2011, commence comme un documentaire sur un fleuve et les superstitions qui lui sont associées, avant qu’une tension ne s’installe jusqu’à glacer le sang avec le récit des innombrables cadavres jetés dans le fleuve par les paramilitaires pendant des décennies. Nacer (2011) de Jorge CABALLERO plonge le spectateur au coeur de la maternité d’un hôpital public de Bogota et montre parmi le personnel soignant de véritables « accoucheurs » d’histoires très intimes à la limite du sordide.

L’hommage de cette année consacrait la réalisatrice sénégalaise Khady SYLLA, décédée en 2013 à l’âge de 50 ans, laissant derrière elle plusieurs romans et nouvelles mais surtout cinq films qui démontrent un vrai talent et en font la digne héritière d’Ousmane SEMBENE, le père du cinéma sénégalais. D’ailleurs Jérome BARON, le directeur artistique du festival, a choisi de programmer les deux réalisateurs ensemble à deux reprises. En effet, Colabane Express (1999) de Kahdy SYLLA est en résonance avec le film Borom Sarret (1963) d’Ousmane SEMBENE qui montre les déboires d’un muletier avec ses clients, alors que trente après, la réalisatrice installe sa caméra à l’intérieur d’un car-taxi et regarde ce petit monde se quereller sous la dictature du portier de service. L’autre double programme permet de revoir le chef d’œuvre de SEMBENE, La noire de… (1966), tiré de sa nouvelle. Cette histoire d’une employée asservie à un couple de blancs de la métropole est traitée avec sécheresse ne laissant comme issue possible qu’une fin tragique. Sur un thème similaire, le film Le monologue de la muette est l’occasion pour Khady SYLLA de donner la parole aux domestiques de Dakar soumises à la violence morale de leur employeur. Avec ses propres mots en voix off, SYLLA distribue la parole pour en faire un monologue multiple.

Le festival a fait la part belle au mélodrame avec des films forts tels que Assoiffé (1957) de Guru DUTT ou Insiang (1976) de Lino BROCKA, le maître du cinéma philippin. Pendant plus de deux heures, Guru DUTT, acteur et réalisateur, nous hypnotise à travers l’histoire d’amour entre un poète et une prostituée, le tout ponctué de chants et de danses, et avec de sublimes images en noir et blanc. Lino BROCKA nous emmène dans un bidonville de Manille où Isiang, une jeune et belle fille, subit l’oppression d’une mère en mal d’amour et la convoitise d’un caïd local. Ce grand film âpre et sans concession sur les misères sexuelle et économique laisse un goût amer.

Le cortège des printemps, tel était le nom choisi pour la section parallèle de films dédiés aux printemps arabes. Malheureusement, sur la douzaine de films proposés, je n’ai pu voir que le film algérien. Avec Loubia Hamra (2013), la jeune réalisatrice algérienne Narimane MARI offre une fiction originale et très fraîche consacrée à la guerre d’indépendance. Sur une plage, un groupe d’enfants, qui barbotent, dorment et se chamaillent, représente le peuple algérien résistant face aux adultes colonisateurs. Même si le film passe par quelques moments creux, il reste une belle surprise.

Avant de parler de la compétition, il faut signaler la sortie prochaine sur les écrans français, le 17 décembre 2014, d’un documentaire syrien qui restera dans la mémoire des festivaliers. Eau argentée – Syrie autoportrait (2014) d’Ossama MOHAMMED et de Wiam Simav BEDIRXAN est né d’une vidéo visionnée sur Youtube montrant un adolescent torturé par les soldats de Bachar el-Assad. Le film est une mosaïque de vidéos d’amateurs filmées par des téléphones et postées sur Internet, entre lesquelles s’intercalent les images tournées par la coréalisatrice Wiam Simav BEDIRXAN lors de la bataille de Homs en Syrie. Le tout, entrecoupé des impressions et du mal-être du réalisateur, provoque un choc tétanisant où se mêlent l’insoutenable et l’émotion. Seules les décombres filmées laissent un peu de répit au spectateur.

La sélection officielle 2014 ne laissera pas un souvenir impérissable. Récompenser un « vieux » briscard comme Hong SANG-SOO est plus que révélateur du niveau des autres films. Certes, la jeune sud-africaine de 26 ans Jenna CATO BASS avec son film Love the One You Love, prix du jury, avait tout pour plaire. Le traitement de cette l’histoire d’amour simpliste (« je t’aime, moi non plus… ») par un excès de gros plans décadrés et saturés de couleurs, souvent sous-exposés, irrite un peu. Néanmoins le film reste attachant par la grâce des comédiens amateurs. Mongolfière d’argent 2014, le film turc Les chants de ma mère d’Erol MINTAS, est décevant malgré une mère kurde très attachante et son fils très prévenant qui l’héberge. Le réalisateur fait son boulot mais le sujet est traité sans aspérité. S’il est rare de voir un film vietnamien, ce n’est pas avec Flapping in the Middle of Nowhere de Nguyen HOANG DIEP, Mention spéciale, que l’on sera comblé. La réalisatrice nous prend en otage avec l’histoire d’une jeune femme enceinte et son colocataire transsexuel dans un décor de misère. La photo est belle, le train qui traverse les habitations est une bonne idée mais l’émotion est fugace. Lors de la sortie française de Hill of freedom de Hong SANG-SOO, Montgolfière d’or 2014, la Revue Bancal reviendra plus longuement sur ce film que je n’ai malheureusement pas vu.

Depuis quelques années, les festivals se font une concurrence sauvage à cause de l’accessibilité et de la diffusion des films sur Internet à travers le monde. On espère vivement que le Festival des 3 continents continuera à découvrir de nouvelles pépites, comme il a su le faire depuis 35 ans.

Salih B., envoyé spécial à Nantes.

Festival des 3 continents, Nantes, du 25 novembre au 2 décembre 2014.

Palmarès 2014 :

Hill of Freedom de Hong Sang-Soo (Corée), Montgolfière d’or du meilleur film.

Les Chants de ma mère, d’Erol Mintas (Turquie), Montgolfière d’argent.

Flapping in the Middle of Nowhere, de Nguyen Hoang Diep (Vietnam), Mention spéciale.

Love the One You Love, de Jenna Cato Bass (Afrique du Sud), Prix du jury.


-- Télécharger CINE // Festival des 3 continents en PDF --


Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *