TRIBUNE // Janvier 2015

9 janvier 2015 – Bar Le Baïona, 90 rue de Charonne

Des gens qui dessinaient ont été assassinés.
Des gens ont vu ces dessins et ont décidé que leurs auteurs devaient mourir.

Wolinski, c’est des BDs de grands qu’on avait le sentiment de voler dans la bibliothèque des parents.
Ça se lisait aux toilettes ou à la lampe torche sous la couette.

Combat des prédicateurs.
Oui bien sûr. Bien sûr. Leur parole est intolérable, mortelle, poison, extrême, crachante.
Qui l’entend ? Pourquoi ?
Folie ? Ceux qui produisent ces actes, le font en toute conscience. Ils défendent même cela.
C’est non représentable.

On oppose des morts à des morts.
Des fumets de domination remontent à la surface.

Découvrir « un autre visage de l’Islam »
La religion aurait pris un visage.
La peur d’être amalgamé.
La pente de l’amalgame.

Combattre l’ignorance, la mienne.
Combattre les dogmes.
Réagir aux dogmes.
Résister à.
Ne pas se fermer en huître.
Sortir dans la rue, dans la campagne, de nos maisons, de nos cercles, de nos habitudes.

Je n’ai pas de discours sur l’Islam.
Je n’ai pas de discours – certains.
J’ai des ressentis.
Je ne peux, en l’état, que m’y plonger pour interroger le sens, ou faire un constat.
J’ai de la peur, oui.
De quoi ?
De l’invisible, de ce que je ne sais nommer.
J’ai de la méconnaissance, voire de l’ignorance, oui.
J’ai de la culpabilité, oui.
Je ressens une incompréhension, oui.
Je ressens de la violence, oui.
Cette violence est vécue depuis ce que je suis, c’est à dire une femme.
Et qui plus est, une jeune femme, prise dans la définition de sa féminité, de son sexe.
J’ai des réactions contradictoires devant une femme voilée, oui.
Je me pose la question de ce qui est choisi.
Je ressens, en tant que jeune femme occidentale, quotidiennement, une appréhension vis à vis d’une forme de domination masculine.
Je ne saurais pas dire – ou peut-être il m’est trop difficile de le dire – de savoir d’où cela vient, de qui, s’il y avait des responsables à donner ; je te parle d’une typologie d’homme.
Je ne suis pas féministe.
Je ne voudrais pas tenir de discours sur le genre.
Et pourtant
Je prends la crise du genre.
Je prends la crise économique
Je prends le chaos des valeurs
Je prends la précarité

Je prends la consommation et le rejet de la consommation
Je prends la liberté sexuelle et la conception archaïque du couple
Je prends l’envie du groupe et la méfiance du groupe
En moi
Je suis entre des valeurs héritées, des valeurs construites, des valeurs appropriées, des valeurs manquantes, des valeurs en devenir.
Je suis carrefour.

Faut-il avoir une opinion ?
Ou plutôt faut-il donner son opinion ? L’exposer.
À tout prix.
Je vois la longue liste des commentaires, des posts, des publications.
Je suis assommée d’opinions.
Comment je fais le monde ? Comment le monde il me parle ? Comment je réponds ?
Qui sont ces hommes – et – femmes morts ?
Quelle connaissance ai-je d’eux ? de leur geste ?

Si je n’ai pas (encore) ressenti de choc, pardon.

Mais par contre je crois, cela m’a mise au milieu d’une faille.

Le monde paraît très grand. Immense.
Paroles. Trop. Assourdissantes.
Je me méfie, je vois, je méfie.
L’engouement.
La reconnaissance d’appartenance.
À quoi ? une douleur ?
Et dans ce grand rassemblement de douleur, différentes échelles de la douleur.
Et l’envie me prendrait, par facilité, et besoin d’extraction, de m’en tenir loin, réfugiée en cabane.
J’aimerais la place à la contemplation. À l’apaisement intérieur. Au silence.

Aller ou non à la manifestation ce dimanche ?
Pardon, nous parlons de rassemblement.
Alors on viendrait sans revendication…
On ferait acte de présence. Acte de présence.
Acte de présence. D’esprit ?

La guerre je ne sais pas ce que c’est. C’est une réalité – du monde – non concrète.
Je ne sens que les guerres intérieures, lentes, larvées.
Comblées par des mouvements collectifs unanimistes.
Et quoi reconnaître dans ces mouvements ?
Notre propre enfermement ? Notre besoin, éternel, à être ensemble ? Notre nécessité à se connecter ? La pression sous-jacente à devoir se positionner, penser, ressentir quelque chose ? La liberté d’expression ne sera pas la raison pour laquelle je me tiendrai dimanche dans la rue.

Le danger est « au repli sur soi et à la division ». N’en est-on pas déjà là ? il y a peut-être en révélation, soudain, l’ingestion d’un terrorisme quotidien, sève dans laquelle j’ai grandi : celui d’un système qui a mis à mal nos solidarités et nos solidifications.

Je ne sens pas le « danger de la Nation ».
Je n’ai pas peur, je suis « mal à l’aise ».
Cette violence est ouverte, déclarée formellement. Qu’en est-il des autres ?
Nous avons nous aussi notre part de responsabilité à ré-actualiser la pensée de notre monde, de notre pays, de
notre ville, de nos habitats, de nos habitus.

Aujourd’hui.
Je me pose la question de la nécessité de faire du théâtre.
Je sens un nœud dans l’acte de parole.
Je sens un nœud à l’endroit du : ce que je fais est-il suffisant ?
J’interroge la distance raisonnable par rapport au sacré – en général.

Aujourd’hui.
Je me pose la question de ma capacité à procréer. Le désir de cela.
La responsabilité de cela.

À cette heure, dans un bar, en face d’un théâtre, BFM TV annonce un double dénouement.
Interroger l’être citoyen. C’est un travail en soi.
Unité républicaine.
Nous sommes perdus.
Nous nous sommes perdus.
La France ? Pourquoi la France. Liberté et unité de la France ? Unité contre quoi ?
Quelle France ? De quoi tu me parles ?

Paris, 9 janvier 2015

Nadège Sellier est comédienne, auteure et metteure en scène


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