LA SONATE DE VINTEUIL // Extrait

La sonate de Vinteuil

100 ans que la petite phrase de Vinteuil de Marcel Proust permet à Charles Swann de revivre son amour malheureux pour Odette ! Extrait.

Un amour de Swann, Marcel ProustIl trouvait ouvert sur son piano quelques-uns des morceaux qu’elle préférait : la Valse des Roses ou Pauvre Fou de Tagliafico (qu’on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu’Odette jouât fort mal, mais la vision la plus belle d’une œuvre est souvent celle qui s’éleve au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait de s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette.  Il sentait bien que cet amour, c’était  quelque chose qui ne correspondait à rien d’extérieur, de constatable par d’autres que lui ; il se rendait compte que les qualités d’Odette ne justifiaient pas  qu’il attachât tant de prix aux moments passés auprès d’elle. Et souvent, quand c’était l’intelligence positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d’intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de Swann s’en trouvé changées ; une marge y était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, cette petite phrase l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir. De sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite phrase avait effacé les soucis des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette. Puis à ce que l’affection d’Odette pouvait avoir d’un peu court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse. A voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la phrase, on aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique qui donnait plus d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui donnait la musique  et qui allait bientôt créer  chez lui un véritable besoin, ressemblait, en effet, à ce moment-là au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas fait ; qui nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas,  sans signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un seul sens.

@Proust, 1913

Extrait du roman Un amour de Swann, de Marcel Proust, 1913

Ré(écouter) l’émission de France Culture, le Gai savoir, sur la petite phrase de Vinteuil : Le Gai savoir – 13 janvier 2013


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